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 Carnet d'un homme d'aujourd'hui - 2021

 

Je vais avoir cinquante neuf ans dans un mois. Je suis pour ainsi dire, déjà en retraite depuis un an, étant donné que je n'ai travaillé qu'un mois et demi depuis que la pandémie de coronavirus s'est abattue sur le monde. Cinquante neuf ans, c'est presque soixante ans, et soixante ans, c'est les trois quarts de ma vie, en tablant sur une espérance de vie de quatre-vingt ans... De toute façon, si les années au-dessus de quatre-vingts ans sont des années de maladie et d'importantes pertes d'autonomie, elles ne comptent pas vraiment en positif par rapport à l'ensemble d'une vie... J'en suis donc aux trois quarts de ma vie... En étant philosophe, on peut se dire que c'est déjà pas si mal, d'avoir pu aller jusqu'à soixante ans. Bien sûr, on approche de la vraie vieillesse, mais on est toujours vivant et c'est bien mieux, malgré ses désavantages, que d'être mort à quarante ans ou même avant... Mon père s'est retrouvé cloué par un AVC dans un lit médicalisé aux alentours de soixante-dix ans et vraiment, des années dans cet état là ne sont pas enviables.
Ça n'est pas, à vrai dire, un journal que je veux écrire, du genre qui raconte les menus faits et gestes de la journée, mais une espèce de fourre-tout, à mi-chemin entre les carnets de Montherlant et les Pérégrins d'Olga Tokarczuk. Je pourrais y mettre des notes, des histoires, des pensées, des réflexions, en y inscrivant ou non, la date... D'ailleurs, souvent, la date serait celle du premier jour où je commencerais un ensemble de réflexions qui pourrait s'étendre sur plusieurs jours... Je crois que j'apprécierais cette forme d'écrits, sans être restreint par aucune exigence de forme, seulement préoccupé du style et de l'intérêt de ce que j'aurais à raconter, à expliquer.
Donc, je me retrouve en retraite, c'est à dire, à n'avoir à faire que ce que j'ai décidé de faire, à n'être que mon propre chef. Je ne me sens pas du tout vieux, absolument pas. J'ai même carrément l'impression d'être le même que celui que j'étais à vingt-cinq ou trente ans. Seulement, me voilà libre de mes mouvements, de mes faits et gestes, de mes envies, et non plus obligé de gagner ma vie dans l'exercice quotidien de mon métier, loin d'avoir été tous les jours faciles. Je m'occupe facilement et n'ai pas tellement besoin des autres. Indépendant, j'aime à me diriger moi-même et ne suis jamais en quête d'une occupation à trouver pour meubler mon temps car j'ai toujours quelque chose à faire : peindre, écrire, jouer de la guitare, lire, dessiner, regarder un documentaire... Plein de choses m'intéressent et je ne me sens nullement un vieux monsieur en retraite, mais plutôt, un jeune senior, comme on dit maintenant, dégagé des obligations professionnelles, n'ayant plus à faire de sa vie, que ce qui lui plaît. La première chose que feraient les hypothétiques gagnants du loto serait d'arrêter de travailler. Je n'ai pas gagné au loto mais je fais pareil !



Les actrices pornos font souvent orner leur corps de quelques tatouages, et parmi ces tatouages, d'animaux, de motifs, de symboles, il y a des proverbes, des citations, des aphorismes. Par exemple, « Live yours dreams » pas très original, mais qui contesterait cela de nos jours ? « Never let your fear decide your fate »,  plutôt juste ; ou tout à fait personnel :« My family is the love of my life, my grandmother and my little brother ». Très enfantin cette dernière déclaration publique, gravée sur l'omoplate, surmontée d'un envol d'oiseaux dans le ciel. Et l'on se demande quel chagrin secret a pu pousser l'actrice à exprimer sur sa peau, ses sentiments exaltés... Plus sibyllin : « Everything happens has a reason ». Et cela, bien sûr, pique ma curiosité : « Quelle est la raison obscure qui expliquerait que celle-ci ait choisi de se faire baiser par des inconnus sous l'oeil des caméras ?  Quel drame et d'ailleurs, serait-ce forcément un drame ? Rien ne permet de le deviner... Étonnant ces messages affichés sur ces corps photographiés, filmés au kilomètre, dans des scènes pornographiques intenses, pour être délivrés au monde entier, pour partager une vision de l'existence, des sentiments intimes, en même temps que leurs prouesses sexuelles, pour ne pas être réduites, sûrement, qu'à des corps n'exprimant rien qu'une pornographie crue, une sensualité plastique.
Même les actrices pornographiques et les putes philosophent... On aurait imaginé que non, tout à leurs sensations, à leurs activités et performances purement physiques, absolument pas versées dans les préoccupations de l'âme. Et pas du tout, en fin de compte. Comme tout un chacun, elles sont confrontées à l'adversité, aux questions existentielles, aux interrogations. Elles ont des choses à dire, à transmettre, à exprimer, et parfois même, à hurler, silencieusement.



Un garage

Une ampoule de phare était à changer sur ma voiture et j'en avais une de rechange dans un  coffret en plastique, au fond de ma boîte à gants. Après quelques essais infructueux pour la remplacer moi-même, j'avais fini par abandonner. En effet, depuis une bonne vingtaine d'années, l'entretien le plus élémentaire d'une voiture n'était plus à la portée de tout le monde. Même le moindre changement d'ampoule nécessitait des outils sophistiqués, le décryptage d'une notice compliquée, un tour de main acquis durant de longues années de pratique... Je passais devant un garage du centre-ville et m'arrêtai pour chercher de l'aide. Marcel Dumont - Tel 08 65 29 – Electricité et Mécanique Automobile – Moteurs électriques Agricoles – Industriels – Bobinages. Bien sûr, l'aspect de l'enseigne faite de grosses lettres peintes sur le mur, avait beaucoup pâli, et le numéro de téléphone, avec ses six chiffres, remontait aux années soixante... Quant aux bobinages automobiles, j'eus l'intuition que c'était un art qu'on ne pratiquait plus guère dans les garages actuels. Mais le rideau de fer de l'établissement étant ouvert, j'ai pensé que je pourrais certainement trouver un mécano compétent pour ce travail courant. Je suis entré avec mon véhicule dans le garage où reposaient quelques très anciennes voitures ainsi qu'une moto de collection. Tout semblait recouvert d'une couche de patine terne et poussiéreuse. De voiture récente, il n'y en avait point. Un homme surgit du fond de l'atelier et vint vers moi pour s’enquérir de ce que je voulais. Il n'était pas en bleu de travail et donc pas employé à une tâche mécanique, quelque part, sur un véhicule en panne. A ma demande d'aide pour mon ampoule à remplacer, il accepta tout de suite, avec gentillesse, de s'en occuper. Je soulevai le capot pour accéder au bloc optique. Il tourna autour, observa, l'ampoule neuve que je lui avais remise, dans sa main, puis essaya de dégager celui-ci en tirant et poussant de tous côtés. Le doute commença à s'emparer de moi. Je lui demandai :
- Vous savez comment il faut faire ?
- Oh, je vais bien trouver...! rétorqua-t-il. Ce disant, il s'empara d'un tournevis et le glissa sous le bloc optique pour faire levier...
- Oh lala, je lui dis. Attendez ! Il y a tout une manœuvre à effectuer pour accéder à l'ampoule. Je ne sais pas le faire, mais vous, vous savez ? J'ai l'impression que vous ne réparez pas beaucoup de voitures ici, en ce moment...
- Ben, c'est à dire... Le garage était à mon père, vous savez... Marcel Dumond ? Il est mort dans les années soixante-dix. Depuis... c'est moi qui le gère... J'ai touché à rien...
Et ça crevait les yeux qu'il n'avait touché à rien. Tout le lieu semblait pétrifié dans une autre époque.
- Oui... je répondis, tout en lui tendant la main pour qu'il me rende mon ampoule.
A travers une vitre panoramique, j'aperçus le bureau avec sa grande table en bois, le vieux cahier sur la table, les crayons de bois dans un pot, les feuilles à en-tête d'un autre temps, les classeurs gris métalliques contre le mur. On était dans un décor de film reconstituant les années cinquante, mais comme embaumé par les années qui avaient défilé ici, sans rien toucher. On était dans un décor de cinéma, mais pour lui, le fils de l'ancien garagiste de renom, c'était sa vie réelle. Ça sautait aux yeux qu'il n'y faisait rien de toutes ses journées à part ouvrir le rideau métallique le matin et le refermer le soir. Tout était figé dans un ancien passé dans lequel il évoluait en l'effleurant à peine. Ce pauvre homme me fit de la peine, comme on pourrait en ressentir face à un explorateur malchanceux se retrouvant prisonnier d'un voyage dans le temps qui aurait mal tourné, et dont il ne pourrait s'échapper.
Le temps qui passe, la mort, ne peuvent toujours être écartés. La vie est un éternel mouvement dont la mort fait partie, qui arrive parfois trop tôt pour que nous puissions l'accepter sans déchirement insurmontable.
En tout cas, Monsieur, je vous remercie d'avoir essayé. Je vais voir ça avec mon garagiste lorsqu'il sera rentré de vacances. De toute façon, en ce moment, la nuit tombe tard et cela pourra attendre la semaine prochaine...
Je lui serrai la main et l'abandonnai à son sort, légèrement inquiet, tout de même, de savoir si je pourrais m'arracher à ce trou apparu dans l'espace-temps...



Je me retrouve, à pas encore soixante ans, à la retraite. Seulement, je n'ai absolument pas l'impression d'être âgé... Je suis en bonne santé, pas du tout en surpoids, absolument pas dépressif, et donc, j'ai l'impression d'avoir quarante ans... Je ne les ai pas, mais j'en ai l'impression ; et c'est donc un peu, quand même, comme si je les avais. Une période de liberté s'ouvre devant moi, sans obligations professionnelles, sans réveil, sans vacances qui prennent fin. Ne me reste plus qu'à m'occuper de moi, à faire ce que je veux, à décider de la façon dont je veux gérer mon emploi du temps, à choisir ce qui me ferait envie et à le faire.
Je me retrouve, un peu comme à vingt ans, avec, devant moi, une plage de potentialités et de liberté. J'aurais aimé, à vingt ans, avoir la possibilité de vivre de ma qualité d'écrivain, sans pression professionnelle exigeante, en artiste pas vraiment bohème, puisque ce n'est pas trop mon style de vie, mais en artiste qui n'a pas à pointer... Hélas, je n'avais sûrement pas le talent, ni l'inspiration foisonnante d'un écrivain professionnel, ni la chance d'être du milieu. Je suis et reste un écrivain du dimanche, ce qui n'est déjà pas si mal...
J'étais tombé par hasard, il y avait longtemps, sur le titre aguicheur d'un livre, dans le rayon librairie d'une grande surface : comment prendre sa retraite à quarante ans ! L'auteur se proposait donc de vendre sa méthode personnelle et fiable, promettait-il, pour arrêter de travailler à quarante ans ! C'était une promesse d'un rêve merveilleux pour beaucoup... Quarante ans ! On est encore tout jeune aujourd'hui. La vie ne fait que commencer et tout est encore à vivre ! Et quoi de mieux que de pouvoir, justement, n'avoir à cet âge là, plus qu'à profiter de la vie, en envoyant par dessus bord les soucis de devoir gagner sa vie ? Je n'avais même pas feuilleté le bouquin à la couverture accrocheuse, sûr de ne trouver, justement, que des solutions incertaines, pas forcément toutes farfelues, mais peu réalistes...
Et me voilà donc, comme je le disais plus haut, dans cet état de fait et d'esprit. Je n'ai plus quarante ans mais je ne vois pas vraiment, pour le moment, la différence. Que vais-je faire de cet espace de liberté ? Tout me paraît possible, toutes les potentialités me sont ouvertes et c'est un sentiment de légèreté que l'on ressent, de ne plus être soumis qu'à notre bon vouloir...
J'ai un petit pécule, pour parler à la mode ancienne, un petit pécule constitué tout au long de ma vie, fait des dépenses que je n'ai pas faites, ainsi que d'une petite somme héritée de mes parents. Je suis aussi propriétaire de mon appartement situé en centre ville et donc, la page blanche des possibles s'ouvre devant moi. Que faire ? J'aurais bien aimé une petite maison avec un jardin. Pas besoin d'un parc immense, mais de quoi s'installer, à l'ombre d'un arbre pour lire un livre, poser une table pour écrire ou peindre dehors. Un petit jardin d'où l'on pourrait regarder le ciel et les étoiles, la nuit, écouter les froissements que font les animaux nocturnes dans les feuilles. Mais je ne dispose pas, pour l'instant, de la somme nécessaire pour acheter un deuxième bien immobilier. Il me faudrait d'abord vendre mon appartement de façon à pouvoir investir ailleurs. Mais la procédure judiciaire qui dure depuis plus de six ans avec le bar à chicha qui s'est installé dans le local commercial situé au pied de l'immeuble, m'en empêche... Et tant que ses nuisances perdurent, le prix de l'appartement en est très fortement impacté...



Père de deux grands enfants, je suis depuis longtemps, dégagé des affres de la reproduction, même si je n'ai jamais perçu la pression que pourrait susciter la survie de l'espèce, du moins consciemment. Donc, j'ai transmis la vie et je ne le regrette absolument pas, au contraire, mes enfants étant une source de grande joie de les savoir exister. Ils sont là et leur existence particulière et unique, à elle seule, me rend heureux, sans qu'il y ait là dedans aucune conscience d'un dessein supérieur à ma petite vie personnelle. Mais il semble que les motivations de grandes parts de nous-mêmes nous échappent...



Ma mère perd la mémoire. Ça n'est pas vraiment nouveau, mais depuis un an, c'est très net, et l'étendue des dommages est importante, comme des pans entiers de falaise qui s'effondreraient dans la mer. J'ai tout à fait conscience en une année, de la progression rapide du phénomène, chose qui ne me sautait pas aux yeux auparavant. Toute une partie du passé ancien lui échappe totalement. Les noms de personnes de la famille ne lui évoquent plus rien, ni même leurs photos. Des gens que nous avons fréquentés longtemps, que nous ne voyions plus depuis longtemps, c'est vrai, mais qui n'étaient pas que de simples passants, n'ont jamais existé pour elle. Elle ne les connaît pas. Le champs de son moi rétrécit, car nous sommes aussi notre passé et donc notre mémoire. Les personnes les plus importantes de sa vie existent toujours, mais j'ai bien peur que le processus continue, que les trous dans sa mémoire s'étendent de tous côtés, comme le fait une tache de vin sur un tissu.
Nous sommes des êtres biologiques, soumis à la brièveté de la vie biologique et à sa fragilité, à son usure, au vieillissement. Peut-être qu'ailleurs, dans le cosmos, il n'en est pas ainsi, mais pour nous, ici, sur Terre, nous sommes tous soumis à notre condition de créature biologique. Et personne n'a et ne pourra rien y faire. Nous sommes obligés de faire avec la vie telle qu'elle est et de faire avec... Lorsque l'on vieillit, on perd, on ne cesse de perdre, jusqu'à ce qu'on ne soit plus du tout. Je ne peux croire à autre chose que cela. Durant des millions d'années et même des milliards, l'univers s'est passé de moi et ça ne lui posera aucun problème de continuer à s'en passer après mon passage.
Avec le recul de l'âge, j'ai de plus en plus conscience de faire partie d'une grande marée humaine, d'être pris dans un flot qui nous entraîne tous et où rien n'est immobile, surtout pas nous, les êtres vivants, qui sommes pris dans cette vie qui, ne pouvant être permanente, n'a rien trouvé de mieux pour se perpétuer, que de se transmettre, comme se transmet un témoin dans une course de relais. La vie ne pouvant durer éternellement dans un individu, se transmet, comme le feu se propage d'une branche à une autre.



Notre nature biologique nous traverse de part en part, et nous maintient sous son empire, soumis à nos pulsions sexuelles qui s'imposent à nous et dont le but est la perpétuation de l'espèce.



Sur le film en 8mm de mon père, je dois avoir quatre ou cinq ans. En sortant de la résidence où nous habitions, la rue était longée de petites maisons individuelles avec jardin. En passant là régulièrement avec ma mère, je m'étais lié d'amitié avec un petit chien qui me faisait à chaque fois des joies lorsque je me m'arrêtais lui dire bonjour. Je posais la paume de ma main sur le grillage du portillon qui nous séparait et il me la léchait en signe d'amitié. Je l'aimais bien et l'avais pratiquement adopté dans mon cœur car, lorsque je le voyais, ses maîtres n'étaient jamais présent, partis travailler ou bien occupés à l'intérieur du pavillon. Il me reconnaissait tout de suite lorsque j'arrivais et il trottait vite jusqu'au petit portail grillagé pour m'accueillir. Je l'appelais « le petit chien » car je ne connaissais pas son nom, mais pour moi, c'était le mien, qui m'attendait chaque matin...
Puis nous déménageâmes, à l'autre bout de la France, pendant deux ans. 
Quelle ne fut pas mas surprise lorsque je revins le voir à mon retour. Je me faisais une joie de le retrouver, mon meilleur copain ! Mais le gentil petit chien qui galopa en direction du grillage me montra les dents et aboya furieusement en me fixant d'un air mauvais. Où était passé mon petit chien chéri ? Quel était ce monstre qui avait revêtu ses traits mais n'avait absolument plus rien à voir avec l'adorable animal qui m'attendait avec bonheur ? Evidemment, je ne me hasardai pas à glisser ma main vers le grillage. Je les mis plutôt dans mon dos, désappointé, déçu, étonné, malheureux... Mon « petit chien » avait été remplacé par un imposteur qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau et qui avait pris sa place... En réalité, il n'avait pas été remplacé, il m'avait seulement oublié, il avait perdu la mémoire.



En effectuant une recherche sur Internet, comme j'avais déjà pu le faire à d'autres reprises, avec l'identité d'un copain d'adolescence rencontré en vacances et que je n'avais plus revu depuis des lustres, cette fois-ci, Google m'a renvoyé une réponse, réponse toute laconique : G. Di Sante, né le 12 mars 1960 à Toulouse, décédé le 20 juillet 1995 à Toulouse. Pas de doute, c'est bien de lui dont il est question. Originaire de Toulouse, plus âgé que moi de deux ans, nom et prénoms identiques, c'est lui sans aucun doute possible ! Gérard. Je l'aimais bien et recherchais régulièrement depuis longtemps, des traces de lui sur Internet, dans l'espoir de lui faire signe. Mais jamais rien, ni par Google, ni par Facebook. Certains sont prudents et vigilants pour ne pas laisser traîner d'informations les concernant sur Internet et je me disais que c'était peut-être son cas. Je l'imaginais, ayant peut-être émigré en Amérique du sud car y ayant déjà voyagé par le passé, prof de littérature française ou dans une administration quelconque, avec femme et enfants, dans un pays différent du notre, avec plus d'espace, de potentialités, un air plus vivifiant. Je l'imaginais bien, avec son esprit libre, faire table rase du passé, des conformismes de nos contrées, pour s'inventer une vie dans un pays nouveau. Gérard... Je me l'imaginais avoir forcément réussi sa vie sentimentale mieux que moi, sa vie tout court d'ailleurs, volant de succès en succès car moins timoré que moi, plus intrépide, plus entreprenant. En réalité, je ne le connaissais que peu et je n'ai jamais connu l'adulte qu'il était devenu. Je me l'imaginais ne s'encombrant pas des carcans de nos codes étriqués, capable de ne pas brider ses rêves, de ne pas trahir l'adolescent qu'il avait été. Gérard, pour moi, allait faire sauter les verrous de sa vie et s'inventer une destinée à sa mesure, une vie de poète fugueur à la Arthur Rimbaud, de qui n'hésite pas à voir plus grand. Un été, il était venu me retrouver pour le week-end, se rendant à la petite station balnéaire du midi où je passais l'été avec mes parents. Il était venu en train, de Toulouse, les mains dans les poches, sans la moindre affaire, sans pratiquement d'argent et sans aucune idée de l'endroit où il pourrait bien dormir à part la plage. Ma mère qui l'appréciait beaucoup, l'avait tout de suite invité à partager nos repas et lui avait même installé un matelas dans la cuisine, pour la nuit. Fin lettré, la dernière fois que je le vis, il était prof de français, quelque part en région parisienne, mais il ne faisait aucun doute pour moi, qu'il ne s'éterniserait pas en banlieue. Pas à la hauteur du personnage. Je me suis toujours demandé ce qu'il était devenu, quelle vie s'était-il inventé, construite. A présent, je sais qu'il est mort à 35 ans. Je ne sais pas de quoi, l'acte de décès qui figure sur internet ne le précise pas. On n'a encore rien fait à 35 ans. De quoi pouvait-on mourir à 35 ans en 1995, en France ? Accident de voiture, maladie, overdose, suicide, sida ? Je ne sais que choisir. Je ne sais ce qui lui correspondait le plus, si tant est qu'une mort particulière puisse nous correspondre davantage qu'une autre. Ça me fait beaucoup de peine, ça me touche beaucoup, même si nous ne nous étions pas revus depuis une bonne trentaine d'années. Je me l'imaginais, maintenant installé quelque part, heureux, dans une grande ville d'Amérique latine ou dans un village sur la côte, comme une sorte de modèle que j'aurais pu être si j'avais eu plus d'envergure, plus d'aplomb, plus de cran. Et cela me suffisait. Me l'imaginer quelque part, rayonnant. Et brutalement, je me rends compte qu'il est mort depuis 26 ans déjà, tout jeune et que les rêves que je faisais pour lui n'ont jamais existé. Je me disais que j'aurais pu le recontacter, que nous aurions pu renouer peut-être, nous raconter nos vies en tout cas, voir ce que nous étions devenus. Mais non, sa vie à lui, s'est arrêtée il y a si longtemps déjà. Il y a peu, j'avais retrouvé une photo de lui que j'avais prise en noir et blanc. C'était cette fameuse année où ma mère l'avait recueilli chez nous quelques temps. Je voulais montrer Annie à ma mère, une cousine éloignée à moi, qui était venue passer les vacances avec nous aussi cette année là et dont, une fois de plus, elle ne parvenait plus à se souvenir. Je me disais qu'une photo lui remettrait sûrement la mémoire en place. En cherchant une photo d'elle, j'avais retrouvé aussi celle de Gérard et lui avais montré en même temps. Hélas, même les photos ne lui disaient plus rien, ni de l'un, ni de l'autre. Pourtant, elle adorait Gérard qui était ce littéraire si fin, si vif, si original. C'est un portrait pris à la plage, en plein soleil. Il a une petite moustache. Il plisse un peu les yeux. Il doit avoir dix-huit ans. C'est tout à fait lui et la photo ne le trahit pas. On pourrait se dire « Que lui importe ! » après tout. Apprendre à si grande distance dans le temps, la mort d'un ami depuis longtemps perdu de vue, ne devrait pas le perturber beaucoup. Et pourtant, je suis attristé. Gérard, dont la trajectoire s'est brisée en plein envol. 35 ans. A présent, je suis certain de ne plus jamais avoir de nouvelles de lui. Où est-il maintenant ? Avant je ne savais pas non plus où il était, mais je croyais qu'il était quelque part, n'importe où sur la terre et cela me suffisait pour combler l'absence. A présent, il n'existe plus, nulle part. Etrange impression, inconcevable réalité. La mort d'un être cher nous est impossible à appréhender.
Lorsque j'apprendrai ce décès à ma mère, cela ne lui fera absolument rien puisqu'elle n'a plus aucun souvenir de lui. Des morceaux d'elle sont morts car nous sommes aussi notre mémoire, en tout cas la mémoire de ce que nous estimions important.



Il faudra que je prenne le temps de parler de mon père. Que je prenne le temps et aussi que je prenne sur moi pour outrepasser mes réticences qui sont le fait de la peine que je ressens pour lui lorsque j'y pense. Mon père n'est plus depuis huit ans déjà, ma mère est âgée de quatre-vingt deux ans et en mauvaise santé. Elle souffre depuis cinq ans à peu près, d'ostéoporose qui lui cause des tassements de vertèbres, des fractures récurrentes et la font souffrir énormément. Elle est dépressive continuellement, malgré ses antidépresseurs qui ne parviennent pas à lui redonner le goût à la vie. On est un peu nos parents bien sûr. Ils sont notre enfance, l'univers qui nous a construit et je me dis qu'il est loin le temps où mes parents étaient jeunes et où j'étais adolescent dans cette petite famille un peu étriquée de banlieue parisienne. Mais aux quatre coins du monde, la majorité des gens vit sûrement une vie étriquée quand on y réfléchit. Des flashs me reviennent comme des rushs de film, la salle de bain qui s'était libérée, résonnant de la chanson Lady Lay crachée par le transistor diffusant sur RTL, le « stop ou encore » du dimanche. Une photo de mes parents sortant de l'immeuble que j'avais prise à seize ans avec mon appareil photo et que j'allais développer en noir et blanc avec l'agrandisseur que mon père m'avait offert, racheté à un collègue qui le lui avait vendu.



Ma mère ayant déménagé, je me disais que je n'aurai plus l'occasion de passer à P., n'y connaissant plus personne. Je revois, bien sûr, très nettement les lieux, y ayant vécu si longtemps, la rue, les entrées d'immeuble, la cage d'escalier. Si je passais devant l'immeuble, je ne pourrais m'empêcher de regarder là-haut, en direction des fenêtres. Ici, vit à présent d'autres personnes. Et pourtant, ils regardent exactement, lorsqu'ils vont sur le balcon, le même panorama que nous voyions lorsque mes parents y vivaient. Comme un trou dans l'espace-temps, comme un télescopage de deux univers qui n'auraient pas dû se rencontrer. Si je montais, si j'entrais et me rendais sur le balcon, je retrouverais ce panorama qui n'est plus le mien, le notre, et par là même, je réintégrerais mon univers, celui qui n'aurait jamais dû se cogner à l'autre où vivait la nouvelle famille et duquel s'était détaché un morceau et dans lequel j'évoluais à présent. Seulement, je ne peux pas monter là haut, et même si je le faisais, des inconnus avaient pris notre place, pris possession des lieux et ne me laisseraient pas faire. Admettons même que, par extrême gentillesse, ils acceptent de me laisser regarder à nouveau la vue du balcon, tout, à l'intérieur de l'appartement aurait changé. Ils avaient fait des travaux, apporté leurs meubles. Non, décidément, ce bout d'univers détaché, n'était pas près de réintégrer sa place...




Le dancing

C'est étrange ces cours de danse où se produit un rapprochement physique entre deux personnes qui ne savent absolument rien l'une de l'autre. Cela n'arrive jamais nulle part ailleurs dans la vie de tous les jours. J'ai, dès le premier jour, remarqué cette grande femme à l'air sympathique et sûre d'elle. Je danse avec elle entre autres, depuis plusieurs semaines, au rythme de la noria des femmes se succédant auprès des danseurs, avec pour objectif que chaque femme danse avec chaque homme et inversement, et je constate qu'elle me plaît de plus en plus. Ces courts moments où je me retrouve avec elle sont vraiment très brefs, quelques minutes tout au plus, mais ils me ravissent. Elle me plaît beaucoup et je suis impatiemment son parcours cyclique qui la mène de cavalier en cavalier, jusqu'à moi, avant qu'elle ne reparte, trop tôt, vers d'autres, dans ce manège éperdu. Peut-être est-elle indifférente à moi comme je le suis des autres femmes qui se succèdent face à moi. Je n'en ai pas l'impression mais il n'est pas évident de deviner les sentiments des autres. Je ne la connais pas plus que les autres femmes et n'ai échangé avec elle que quelques banalités, mais je lui tiens les mains, la serre près de moi, par moments, dans une étreinte fugace que la danse exige et je pose, parfois, au gré des passes enseignées par le professeur, ma main sur son épaule ou sa hanche. Lors du dernier cours, il fallait placer sa main sur la hanche de sa cavalière et tandis que j'écoutais les explications, je sentais très nettement, sous mes doigts, durant une vingtaine de secondes, à travers la fine épaisseur de sa robe, l'élastique de sa culotte qui la ceinturait. J'ai trouvé cette situation assez érotique. Cet élastique, situé à un demi millimètre sous ma peau, alors que je devais faire comme si de rien était, j'aurais aimé y insérer mes doigts par en dessous, pour enfoncer ma main plus avant dans sa lingerie et caresser son entrecuisse. Tenir ce grand et beau brin de fille si proche de moi, sentir les courbes fermes de son corps sous ma main, alors que je ne la connaissais absolument pas, était propice au fantasme. Peut-être qu'en discutant un peu avec elle, assez vite, je me rendrais compte que nous n'avons pas grand chose en commun et que nous ne nous entendrions pas longtemps. Car je n'ai appris son prénom que très récemment, et encore par hasard, lorsque le prof de danse s'est adressé à elle : Solveig. Je ne connais personne qui ait porté ce prénom. Je le trouve très beau et lui allant parfaitement. C'est étonnant ces prénoms qui semblent s'ajuster parfaitement à une personne, les définir presque, comme concentrant en une ou deux syllabes, l'ensemble de leur être. Je la regarde, cette belle inconnue qui vient au cours accompagnée de son mari, je la désire, et je ne peux m'empêcher d'espérer qu'il se passe quelque chose entre nous, malgré qu'elle soit déjà en couple. Ils doivent avoir construit un foyer, posséder une maison, peut-être même avoir des enfants. Mais je me dis qu'aujourd'hui, il n'est plus rare qu'on envoie valser tout ça par-dessus bord en un rien de temps. Et d'ailleurs, nulle nécessité pour elle de renoncer à ce qu'elle a construit, de rayer toute une partie de sa vie, une aventure délimitée dans le temps pourrait lui suffire...
Je me demande ce qui me plaît en elle, car elle me plaît, ça, c'est indubitable. J'ai l'impression de deviner son âme, mais je sais bien que c'est très probablement une illusion. Que reste-t-il d'elle pour me plaire puisque je ne connais rien d'elle intellectuellement ou sur le plan de la personnalité ? Son élégance naturelle faite d'une simplicité sûre d'elle-même, je crois. Ce calme qu'elle dégage, son air décidé qui en impose avec délicatesse. Sa taille aussi. J'aime cette grande femme un peu plus grande que moi. Je rêve de me lancer à l'assaut de cette statue, de me glisser entre les longues jambes de marbre de cette élégante amazone pour l'approcher au plus près.



J'écoutais hier, un psychiatre qui passait sur une chaîne d'infos continue, s'exprimer à propos de l'adolescente qui avait fait croire à un enlèvement par deux hommes qui l'auraient violée. Elle avait fini par avouer que tout était totale invention et pur mensonge. Le psychiatre expliquait que les petits enfants étaient capables de mentir effrontément, même pris la main dans le sac, mais que, en grandissant, ils comprenaient que ce comportement n'était plus tenable et finissaient par l'abandonner. Ce comportement était expliqué par la capacité de la personnalité enfantine à être clivée, c'est à dire, à abriter en elle, deux parties qui s'ignorent l'une l'autre. L'une ment pour protéger l'auteur des répercussions de ses fautes, tandis que l'autre regarde ailleurs sans prendre part au mensonge.



Quand j'avais dix-sept, dix-huit ans, je me suis mal comporté un jour et j'en ai honte encore. Je voudrais pouvoir annuler cette petite tranche de vie et c'est impossible bien sûr. Quand j'y repense parfois, j'ai honte toujours, et cette honte m'est douloureuse.
Certains n'ont absolument pas honte de leurs mauvaises actions. On dirait même qu'ils en sont fiers. Et je me dis qu'on peut les plaindre de ne pas avoir honte d'eux-même. Qui peut se targuer d'avoir toujours bien agi dans sa vie ? Personne. Mais au moins, au bout d'un moment, quand même, la majorité des gens réalise qu'ils n'ont vraiment pas à être fiers de leur attitude méprisante, de leurs mauvaises actions et les regrettent sincèrement et amèrement.
Est-ce que je souhaiterais, même un court moment, redevenir le garçon méprisant et dénigreur qui se moquait d'un de ses camarades de lycée auprès de sa propre sœur ? Evidemment non. J'avais bu, bien sûr, au cours de cette soirée étudiante où l'alcool coulait à flot, mais quand même, cela n'amoindrit pas ma responsabilité. Je devais sûrement danser un slow avec elle et, pour me rendre intéressant, j'avais cru bon de débiner son frère qui était un gars gentil mais peut-être pas toujours assez affirmé. Elle m'avait alors repoussé violemment et elle avait bien eu raison. Moi qui voulait lui plaire, j'avais réussi à me faire détester. J'ai heureusement rapidement regretté ces mots idiots et dédaigneux, mais je n'ai, hélas, jamais vraiment eu l'occasion de m'en excuser. Redevenir ne serait-ce que quelques minutes ce garçon arrogant que je fus, me ferait absolument horreur, alors être au long cours, sans doute toute une vie, dans cet état d'esprit, qui le souhaiterait ?



J'attendais mon tour chez le primeur, au marché, venant m'ajouter aux clients qui patientaient autour de l'étal. A ma droite, un couple était servi par le marchand qui remplissait et pesait les sacs de fruits et légumes commandés. Quand il en eut fini avec eux, il s'adressa à moi pour me servir. Je commençais à demander une livre d'haricots verts lorsque que la petite dame située juste à ma droite, protesta faiblement :  « Mais c'est mon tour ! ». Confus, je m'excusai, lui expliquant que je croyais qu'elle était avec le monsieur qui venait d'être servi. Elle me répondit, sur un ton de détresse amère et fragile, « Hélas non ! Je suis toute seule depuis longtemps. J'aurais bien aimé être accompagnée... »



Nous sommes enfermés dans notre structure animale terrestre au sens d'être prisonnier de la planète terre, comme le sont les personnages animés des jeux informatiques dans leur écran. Nous n'avons pas beaucoup plus de liberté qu'un sprite de jeu vidéo coincé dans ses décors, son labyrinthe, les limites tracés par son créateur. Pas beaucoup plus de liberté physique que de liberté mentale.




Les charmes de la vie provinciale en France en 2021

La noria des voitures se succédant au pied de mon immeuble, ne cesse quasiment jamais. Elles viennent se garer dans la rue, juste au-dessous de chez moi, et stationnent, moteur allumé, sur la longue place de livraison dédiée au camion de transport de fonds de la banque, le temps que tous les fumeurs du département se rendent au bar tabac du coin de la rue qui reste ouvert sept jours sur sept, de huit heures du matin à onze heures du soir. Lorsque l'achat de clopes est effectué, la ou les voitures stationnées repartent, laissant la place aux voitures suivantes qui viennent aussitôt combler les places vacantes. La conjonction de cette grande place de livraison où personne ne se gare plus de cinq minutes, et de ce bar tabac miteux qui ne ferme jamais, cause ces nuisances infernales dont on n'imagine pas la fin, si ce n'est par la mort de son propriétaire. Hélas, les premières vagues du covid ne l'ont pas emporté. Pas encore trop vieux, il n'est pas près d'atteindre l'âge de la retraite ou d'être terrassé par une crise cardiaque que son tabagisme ne saurait lui épargner jusqu'à la grande vieillesse. J'en ai donc encore pour longtemps à subir la faune qu'il attire jusque tard le soir.
C'est bien regrettable de ne pouvoir entrevoir la solution à un problème que par la seule mort d'une personne ou par des procédés extrêmes, mais l'on voit bien que, en l'absence de volonté politique de s'atteler à résoudre les différents problèmes rencontrés par les citoyens du pays, l'on finisse par ne plus envisager que des mesures brutales et radicales. Comme par exemple, pratiquer, depuis sa fenêtre, le tir aux pigeons sur les conducteurs de scooters et motos de cross qui se suivent à la queue leu leu, en faisant pétarader au maximum leur moteur auxquels ils ont bien pris soin de retirer le silencieux quand ils n'ont tout simplement pas trafiqué leur pot d'échappement dans le but de produire le bruit le plus strident possible. Le phénomène est à tel point répandu que l'on peut se demander si rouler en faisant le plus de potin possible n'est pas une obligation municipale sanctionnée d'une amende si, par négligence, l'on osait circuler sans percer les tympans des riverains. Ces scooters et motos de cross déchirent autant les tympans qu'une mitrailleuse qui serait placée derrière la fenêtre. Et cela malgré le double vitrage sonore ! C'est simple, la moto de cross surgirait au beau milieu de mon salon pour faire le tour de la table de la salle-à-manger que ça ne produirait pas plus de décibels.

Bien sûr, tout ceci n'est rien en comparaison du bar à chicha qui s'était installé au rez-de-chaussée, seulement quelques temps après mon arrivée et qui, toutes les nuits de l'année, de dix-huit heures jusqu'à deux heures du matin, pollue l'air extérieur d'un smog de particules fines rejeté par sa fumerie quasi industrielle, m'obligeant à vivre toutes les nuits VMC coupée, fenêtres fermées et scotchées si je ne veux pas mourir prématurément d'un cancer du poumon, tel un épouvantable fumeur invétéré. Sans parler des clients qui entrent, sortent, s'éternisent, le verbe haut et le rire énorme.
Dans un premier temps, j'avais remué ciel et terre pour que la loi Evin interdisant de fumer dans les lieux publics soit respectée. J'avais appelé les flics qui avaient fait ce qu'ils pouvaient, enfin, les flics de base, les sous-fifres car, après avoir effectué un contrôle inopiné et constaté nombre d'infractions, me dirent-ils, ceux-ci s'étaient vus mis sur la touche par leur hiérarchie qui ne voyait pas du tout les choses du même œil qu'eux. En effet, je reçus bientôt un courrier du commissaire de police en personne, m'expliquant avec force numéros d'articles du code civil que ce brave patron de « salon de thé » (faux salon de thé mais vrai bar à chicha. On écrit salon de thé sur la vitrine opacifiée mais tous les initiés savent bien qu'il s'agit d'un bar à chicha) avait le droit de laisser ses clients fumer dans son local puisqu'il avait équipé son établissement d'extracteurs d'air conformes et installés dans les règles de l'art par un professionnel. Déclarations rigoureusement fausses parce qu'il lui aurait fallu avoir réalisé dans son établissement, un fumoir dédié, clos, hermétique, ne dépassant pas vingt-cinq pour cent de la surface totale du local, raccordé de façon indépendante à une extraction séparée (c'est ce qui est écrit dans la loi)... Ce qui n'était pas le cas puisque l'ensemble de l'établissement dans lequel j'avais déjà pénétré, n'était qu'un vaste fumoir où tout le monde, fumeurs comme non fumeurs, était mélangé. D'ailleurs, qui viendrait dans un bar à chicha pour ne pas y fumer ou attendre son tour pour entrer dans le fumoir ? Ce serait comme de se rendre dans un bar traditionnel pour ne pas y boire ! Je commençai donc à sérieusement m'interroger sur la volonté des représentants de la loi à la faire respecter. Pourquoi cette volonté de ce haut responsable de l'autorité, à défendre ce délinquant au mépris de la réglementation bafouée ? Je m'adressai alors au Maire de la ville qui, par son absence de réponse, même après plusieurs courriers, me convainquit qu'il avait dû en faire de grosses boules de papier, direction la corbeille. Ensuite, lettre au préfet restée elle aussi, sans réponse. Puis ce fut au procureur de la république de se retrouver gratifié d'un avis pour lui dénoncer la situation, au cas où, extraordinairement, il n'en aurait pas eu connaissance. Toujours pas de réponse. Je compris alors que j'étais totalement abandonné des pouvoirs publiques qui avaient tous pris le parti de cette canaille. Cela devait même, étant donné la prolifération des bars à chicha en France, forcément venir du plus haut sommet de l'état, quels que soient les gouvernements : ne jamais sanctionner un bar à chicha pour son absence de conformité à la loi Evin.
Pourquoi ? Aucun personnage représentant des pouvoirs publics ne me fit l’aumône d'une réponse...
J'avais, dès le début donc, si je ne voulais pas subir la situation sans rien faire, été obligé d'intenter un procès à ce pollueur sans vergogne qui se foutait éperdument de ses voisins, mais je fus confronté, cette fois-ci, comme chacun sait, à la lenteur légendaire de la justice française. Sept ans après, nous y sommes encore, je n'ai pas avancé d'un pas, le propriétaire du bar à chicha lui, n'a pas reculé d'un seul.

Par le passé, c'est ahurissant quand on y pense parce qu'on ne s'en méfierait jamais, mais c'est aussi, bien réel, l'horodateur planté sur le trottoir, en bas de chez moi, s'est mis à dérailler. Son mécanisme d'impression de tickets se déclenchait tout seul toutes les quarante cinq secondes exactement. Aucun rectangle de papier ne sortait jamais de la machine qui était vide depuis longtemps, mais cette impression intempestive de tickets inexistants, s'accompagnait d'un grincement sinistre évoquant la plainte d'un corbeau blessé, réfugié dans un coin, et s'entendant très distinctement malgré les fenêtres fermées. Ce sinistre râle électrique, émis à intervalles réguliers, sans aucun espoir de trépas, était la version sonore du supplice de la goutte chinoise. Qu'aurais-je pu faire si ce n'était détruire cette machine infernale par des coups de masse ou par le feu ? Dans un monde normal, on se dit qu'il eût suffi de signaler ce désagrément fâcheux à la mairie pour qu'elle fasse le nécessaire en contactant la société chargée de l'entretien de ces machines diaboliques. Mais non, nous n'étions pas dans un monde normal et il était évident, après mes appels au-secours concernant le bar à chicha restés sans réponse, qu'il était absolument inutile de s'adresser à la mairie en espérant qu'elle prenne en considération la moindre plainte de ce genre. Elle dirait qu'elle s'en occuperait, bien sûr, dans le meilleur des cas, mais il était certain qu'aucun administratif municipal ne lèverait jamais le petit doigt sitôt le téléphone raccroché. Donc, surtout, ne pas appeler la mairie, ce qui m'aurait fait à tous coups repérer, s'il me prenait l'idée, par exaspération, de passer à l'acte de sabotage.
Au bout de six mois à un an environ, des techniciens de la société chargée de la maintenance de ces machines finit par s'apercevoir du problème et par le régler. Le problème n'étant pas les nuisances sonores de la machine s'entend, mais le fait que la dite machine ne distribuait plus de tickets contre espèces trébuchantes.

Mais ce n'est pas tout. Par un coup du sort imprévisible, des migrants africains furent gracieusement invités à venir loger dans l'immeuble mitoyen du mien, exactement au même étage que mon appartement, de l'autre côté de la cloison. Je ne sais pas pourquoi, mais cet endroit fut le point de ralliement d'une grande partie des autres migrants dispersés dans la ville. Peut-être parce que l'appartement était l'un des plus grands parmi ceux dans lesquels on les avait rassemblés, peut-être parce que le plus charismatique des migrants, le chef de chœur sans doute, était logé là, et qu'il était particulièrement accueillant. En effet, une bonne dizaine d'entre eux se donnait rendez-vous dans l'après-midi et, au  fracas des tam-tams, braillait durant des heures, des chants africains traditionnels dans des clameurs tonitruantes. Ils étaient infatigables et les badauds qui passaient sur le trottoir étaient éberlués de ce tintamarre ! Ils levaient tous la tête en direction des fenêtres d'où provenait ce raffut, certains s'arrêtaient même, n'en croyant pas leurs oreilles, doutant presque d'elles. Très vite aussi, des bamboulas furent organisées la nuit, où tous se retrouvaient dans une ambiance extraordinairement festive qui se déversait jusque dans la rue par les portes et les fenêtres. Les fêtards ne se souciaient aucunement du voisinage qui pour eux, n'existait pas. La sono crachait ses musiques endiablées dans la nuit chaude et le quartier entier était secoué de toutes parts, comme si c'était carnaval. J'avais bien tenté, à plusieurs reprises, d'appeler la police là aussi, mais invariablement, elle me répondait que même les amendes qu'ils leur distribuaient régulièrement restaient lettre morte puisque les migrants ne disposaient d'aucune source de revenus et qu'ils vivaient uniquement déjà, des prestations sociales qu'il était absolument illégal de prélever, même pour les pouvoirs publics.
C'est à cette époque là que mon plafond s'est mis à fuir. Enfin, de vilaines taches brunes apparurent sur le blanc immaculé, accompagnées de bruits d'eau transvasée qui semblait circuler ici et là dans l'ensemble du plafond. Quand l'eau commença à s'infiltrer par les jointures des plaques de plâtre qui se dissolvaient et à se répandre sur le parquet du salon, je fus contraint de percer des trous dans celles-ci pour aider l'eau à s'évacuer plus efficacement du plafond où elle n'avait rien à faire et où elle aurait stagné sans possibilité d'en sortir. J'installais des sortes de grandes malles en plastique, ainsi qu'une coque bleue de piscine pour enfant sur des bâches, dans mon salon, pour recueillir l'eau qui paraissait provenir directement du ciel lors des averses. Vu le nombre de trous que je dus percer, cela finit par faire comme un large pommeau de douche intégré dans le plafond du salon. C'était efficace mais pas du tout décoratif.
Hélas, durant toute cette période, je fus confronté à l'inaction scandaleuse et la plus totale de mon voisin exerçant la supposée tâche de syndic bénévole de la copropriété, à laquelle il s'était pourtant porté volontaire. Il me répondait toujours oui, qu'il allait s'occuper de mes problèmes, contacter une entreprise de couverture mais, les semaines passant, je voyais bien que personne ne venait ne serait-ce que se rendre compte de l'ampleur des dégâts, parce qu'il n'avait bien évidemment sollicité personne. Je vivais donc de façon permanente au milieu des bâches, avec la peur au ventre de voir les récipients déborder ou le plafond crever littéralement. J'allais régulièrement frapper chez lui pour m’enquérir de la progression de ses hypothétiques démarches et je comprenais bien à force que je finissais par l'agacer avec mes réclamations... Je persistais toutefois, à venir pleurer encore, l'implorer d'agir, deux, trois fois par semaines. Je le guettais dans l'escalier pour ne pas le louper car il ne décrochait plus son téléphone lorsqu'il découvrait que c'était moi qui tentais de le joindre, mais rien n'y faisait, il ne bougeait pas plus du cul que de la tête ce salaud.  

Dans l'autre immeuble mitoyen, donc celui situé de l'autre côté que celui où se réunissaient les migrants pour beugler et tambouriner, emménagea une jeune petite cassos particulièrement sans-gêne qui n'hésitait pas à foutre sa musique à fond toutes les nuits où les migrants faisaient relâche, quand elle ne s'engueulait pas violemment avec les types ou les roulures qu'elle avait ramassés dans la rue. Car cette petite racaille marchait à voile et à vapeur, s'affichant au beau milieu du quartier en train d'embrasser à pleine bouche sa dernière conquête féminine. Toute la nuit, comme savent aboyer les chiens infatigables, de sa voix rauque et vulgaire, elle pouvait se disputer avec sa rencontre d'un soir ou d'une semaine, pour finir par s'endormir le matin, éreintée par tant de vociférations. Là encore, la police était impuissante... Je l'avais déjà croisée, de jour, dans la rue, calmée, et apparemment proprette, et je me faisais la réflexion qu'elle n'était pas si mal que ça... Je l'aurais bien sautée moi aussi, cette petite salope, après avoir quand même enfilé deux préservatifs l'un sur l'autre, si tant est qu'elle eût été capable de fermer sa grande gueule pour quelques minutes !
Alors qu'un jour, elle s'engueulait avec son copain du moment, sur le trottoir d'en face, elle mit le feu à son scooter. Une petite fumée se mit à s'échapper de sous le siège, puis celle-ci prit du volume, s'assombrit, pour enfin s'étendre à l'ensemble du deux-roues. Ça brûle vite un scooter ! C'est tout à fait étonnant. En cinq minutes, le temps qu'arrivent enfin les pompiers, ne restait plus qu'un petit tas de cendres sur la chaussée noircie. Ça avait dégagé une épaisse fumée noire, et puis à la place du scooter, plus rien ! Le pauvre gars qui ne devait déjà pas rouler sur l'or, ne pouvait maintenant plus se déplacer. Une fin de soirée, elle avait aussi envoyé par la fenêtre, une quantité phénoménale d'assiettes et autres ustensiles de cuisine ainsi que le téléphone de son hôte nocturne, ne se souciant absolument pas des voitures garées alentours. Aucune ne fut touchée, mais ce fut un miracle quand on vit tous les débris qui jonchaient le sol le lendemain matin. Le bouquet final fut d'entendre et de voir, quelques temps après, un homme penché par la fenêtre de cette cinglée, dégueuler directement sur le trottoir depuis le deuxième étage. Ne restait plus à présent, qu'à voir carrément basculer un corps par cette ouverture d'où s'était échappées déjà, tant de choses incongrues... La petite marre orangée qui tapissait alors le trottoir au niveau de sa porte d'entrée, ne finit par s'estomper que longtemps après, au gré des pluies lessiveuses.
Une année, au retour des vacances d'été, les migrants n'étaient plus là. Ils étaient partis, comme disparaissent les nuées d'étourneaux. Et déjà, ce fut un progrès considérable vers un retour à une vie plus paisible.
La petite cassos qui ne payait évidemment plus son loyer, finit par être délogée elle aussi, peu de temps après eux.
Pendant ce temps, le propriétaire du bar à chicha avait trouvé le moyen de louer illégalement à un marginal de sa connaissance, pour une bouchée de pain, une minuscule remise située dans l'escalier où personne n'avait le droit de loger. Ce grand escogriffe d'une bonne vingtaine d'années, affublé d'énormes lunettes d'un autre temps, avait tout du zombi, tant dans le regard halluciné que dans l'accoutrement et le comportement. Il devait être constamment sous stupéfiants vu sa démarche et son œil fixe. A chacun de ses passages, il salopait le couloir et l'escalier, fourrant partout de la bouillasse qu'il ramenait d'on ne sait où. Une nuit, il vomit dans l'escalier et chia dans son froc qu'il abandonna avec son slip sur le palier, avant d'aller se coucher comme si de rien n'était. Les limites étaient franchies, et même le maître des chichas qui n'est pas vraiment regardant, se résolut enfin à donner congé à son clandestin.

Aidé du seul copropriétaire jouissant encore de toutes ses facultés mentales, nous parvînmes à révoquer le syndic tire-au-flanc qui ne réglait même plus les factures d'assurance de l'immeuble et à le remplacer par un syndic professionnel. Celui-ci fit intervenir une entreprise de couverture dès sa nomination. A la suite de l'inspection du toit de notre immeuble où ils ne détectèrent rien qui aurait pu être la cause des inondations, les couvreurs finirent par découvrir dans les chéneaux de l'immeuble mitoyen, donc celui des migrants, juste à un mètre du nôtre, un tas de caleçons, chaussettes, pantalons de survêtements que les migrants avaient accumulés et qui bouchaient l'évacuation de l'eau dans la gouttière. L'eau de pluie passait alors par dessus ce bouchon de tissus amalgamés qui obstruait l'orifice pour venir directement se répandre dans mon plafond, juste sous le plancher de mon voisin du dessus qui, lui, fut toujours épargné, ce qui explique parfaitement son inaction passée. Les couvreurs extirpèrent les vêtements de là et il cessa dès lors de pleuvoir sur mon canapé. Pourquoi les avaient-ils lancés là ? Nous n'en sûmes jamais rien. Peut-être se faisaient-ils des blagues de potache les uns aux autres. Je n'arrive pas à croire qu'ils aient pu élaborer une vengeance aussi sophistiquée, en imaginant le moyen de m'inonder par le haut, ayant possiblement eu vent de mes appels répétés au dix-sept...

Peu de temps avant la pandémie, nous pûmes assister, et moi, de ma fenêtre, aux premières loges,  à un tabassage en règle de trois agents de la police municipale pris à partie par trois racailles, ça n'est pas coutume, entre deux âges. Une scène de baston ahurissante se jouait en pleine rue, un samedi après-midi, au milieu des badauds chargés de courses. Ces sombres gredins avaient envie d'en découdre et, se choisissant chacun un flic, ils leur tombaient dessus à bras raccourcis. Lorsque je commençai à observer la scène, déjà commencée, de ma fenêtre ouverte, l'un des agents, gisant à terre au milieu de la rue, essayait, en vidant continûment sa bombe lacrymogène en plein visage de son assaillant, de le faire reculer. Mais, malgré la pulvérisation incessante que l'on distinguait nettement, l'autre continuait de lui asséner des coups de pieds en pleine tête, sans que le gaz semblât lui faire le moindre effet. Je me demandais même s'il n'y avait pas eu confusion et si c'était bien une bombe lacrymogène que tenait le flic et non pas un brumisateur d'eau thermale. Un peu plus loin, un autre flic sanguinolent, sonné, était, lui, vautré par terre, adossé au mur du troquet minable, non loin d'une des racailles, dans la même position et dans le même état que lui. La troisième racaille jouait au jeu du chat et de la souris avec le dernier policier encore debout, complètement dépassé par les événements. Celui-ci finit même par abandonner la confrontation en faisant soudain volte-face et prit ses jambes à son cou pour échapper au même sort que ses collègues, mais le type le poursuivait avec l'objectif de lui coller la dernière raclée supplémentaire. Bien évidemment, la circulation était interrompue. Les passants s'étaient éloignés du théâtre des opérations, massés aux deux extrémités de la rue, réservant une portion conséquente de la chaussée au pugilat dont ils ne perdaient pas une miette. Des motards de la police finirent enfin par arriver en renfort, ce qui eut pour effet de faire fuir immédiatement les trois agresseurs enragés par les ruelles adjacentes.
J'ai surveillé le journal local les jours suivants, comptant même sur une « une » indignée. Alors que le moindre fait divers insignifiant, le moindre chien écrasé a droit à son entrefilet, je n'ai pas vu une ligne sur la violente et sauvage agression dont furent victimes ces agents municipaux désarmés. Encore une fois, pourquoi ? J'ai bien pensé aux élections municipales qui allaient très bientôt avoir lieu, mais cette fois, j'ai gardé mes réflexions pour moi tout seul...

Et ce n'est pas tout encore hélas, car décembre approche bien vite. Et décembre, c'est le mois de Noël et des fêtes de fin d'année ! Hélas, encore une fois, incroyable mais vrai, la mairie a installé sur les immeubles, tous les vingt mètres, à bonne hauteur, dans un maillage très serré du centre-ville, de méchants haut-parleurs qui crachent tout le mois de décembre, de neuf heures du matin à vingt heures, un flot ininterrompu de musique sensée redynamiser le centre-ville pour favoriser les impulsions d'achats des consommateurs. Cela va des « Lacs du Connemara » à l'Hallelujah d'Haendel, en passant par « Daddy cool » ou « Tu veux ou tu veux pas » de Zanini, en boucle... Tous les ans, le mois de décembre entier est pollué par cet affreux gazouillis métallique que l'on ne peut ignorer quand on habite là, comme si quelqu'un se tenait derrière votre fenêtre avec un mauvais transistor allumé continuellement. J'ai déambulé dans les rues pour me rendre compte de la situation générale, pour savoir si les autres habitants étaient, eux aussi, soumis au jet continu de cet insupportable grésillement musical. Et oui, toutes les habitations du centre-ville étaient pourvues d'un haut-parleur diffusant cet horrible crachotis et tous étaient en état de fonctionnement. Personne n'avait débranché le câble du haut-parleur pour mettre fin à cet odieux supplice, personne. Je me promenais dans des rues parfois désertes, faussement animées par cette bande-son artificielle et c'était tout à fait accablant. Personne ne s'opposait à cela. Les gens sont désespérants. Ils sont prêts à accepter n'importe quoi. Je m'étais promis, pour échapper à cet infernal mois de décembre, de partir un mois en Asie, au soleil, fuir cette folie dans un pays lointain, aux antipodes du mien. Mais la pandémie de covid, cette année encore, hélas, me retient à la portée de ces maudits haut-parleurs.

Maintenant que je suis à la retraite, étant parvenu à mettre de côté un petit pécule, je me dis : « Et si j'investissais dans un logement locatif, tel un studio par exemple, de façon à en retirer un loyer d'appoint pour compléter ma retraite ? » C'est bien tentant, surtout que beaucoup le font, et avec succès paraît-il. Mais, après considérations, suite à tous ces déboires, vraiment, j'hésite encore...
Après, si c'est pour loger d'autres que soi, beaucoup se disent que ça n'a aucune importance, qu'ils s'en foutent. Pour ma part, je suis certain que, pour y vivre, je n'achèterais plus jamais dans le centre d'une ville de province française. Jamais !



Il n'est nul doute pour moi que l'écriture est un geste thérapeutique magique. Ecrire exorcise mes blessures, traumatismes, souffrances. Ecrire c'est neutraliser une difficulté passée.



C'est fou le temps que l'on passe à attendre : attendre chez le médecin, faire la queue à la boulangerie, à la pharmacie, à la station essence, à la caisse du supermarché. Attendre dans les bouchons. Encore, depuis que j'habite en province, cela m'est épargné, mais pour tous les autres habitants des grandes villes, ce nombre d'heures par année doit être pharamineux. Si l'on mettait bout à bout tous ces temps d'attente, combien cela ferait-il de minutes, d'heures, de jours passés rien qu'à poireauter ?



J'aimais cette femme, oui. Ou plutôt, je croyais l'aimer, mais j'aimais quelqu'un qui n'existait pas. Mon cerveau avait élaboré une image complètement à côté de la réalité. J'avais fabriqué un filtre et je regardais la réalité déformée à travers lui. J'étais responsable de ceci. Dans le film turc « Winter sleep », le personnage principal dit à sa femme : « Idéaliser un homme, en faire un dieu, pour, ensuite, lui en vouloir de ne pas être ce dieu, ce n'est pas injuste ? » Lorsque je vis ce film, cette réplique me toucha car elle elle résonnait en moi en parfaite harmonie avec une situation que j'avais moi-même vécue. Quoi qu'il en soit, quels qu'aient pu être mes aveuglements, nos personnalités, nos êtres, n'avaient rien en commun.



Bernard Giraudeau, dans une rétrospective des émissions de Mireille Dumas, parle de la vie et de la mort. Il s'interroge sur ce qu'il y aurait ou pas après la mort : « Serait-il possible que la vie n'ait pas de sens ? Non. » répond-il à sa propre question. Il lui paraît insensé que la vie n'ait pas de sens profond, que nos vies ne portent pas en elles, une finalité supérieure. Je ne comprends pas, moi, pourquoi nos vies humaines porteraient davantage de finalité que, par exemple, la vie d'un diplodocus qui, par essence, n'est pas bien différente de la nôtre. 



Mon expérience de la vie, des hommes, m'a appris que lorsque l'on voit quelqu'un de notre entourage mal se comporter avec d'autres personnes, se montrer injuste, on peut être quasiment sûr qu'un jour ou l'autre, ce sera nous qui serons victime de son injustice, de ses attaques, de sa malveillance et que nous ne serons épargné que pour un temps...


 
Souvent, les hommes sont des singes, des singes sophistiqués, évolués, mais des singes quand même...



Je regarde ces cartes postales anciennes de l'endroit où j'ai passé mon enfance. Elles datent de 1900, 1930. Sur ces vues, j'étais bien loin d'être né. Il y a des personnages sur certaines d'entre elles, notamment des enfants. Ces enfants, il y a bien longtemps qu'ils ont grandi, vieilli, qu'ils sont devenus vieux et sont morts. La brièveté de la vie humaine me saute aux yeux. Mieux vaut employer notre temps de la façon que l'on trouve la meilleure. La meilleure façon n'est pas la même pour tout le monde, c'est certain. Je crois qu'il faut essayer de vivre en accord avec ses envies, ce que l'on a personnellement envie d'être et de faire, sans se laisser influencer par l'air du temps et les modes.



Mon père avait, en quelque sorte, délégué à notre mère, sa relation avec nous, ses enfants. Je veux dire qu'il n'était pas parvenu à établir une relation vraiment personnelle avec aucun d'entre nous trois, ses enfants. Il nous aimait beaucoup et tendrement, c'est certain, mais il n'était pas arrivé à instaurer une relation personnelle, comme s'il ne savait pas le faire. Il avait donc laissé à notre mère cette dimension qui le dépassait sûrement, d'une certaine façon, comme s'il souffrait d'un handicap, d'une déficience d'aptitude dans sa relation parentale. N'ayant jamais connu son père, ceci pourrait expliquer cela.
Certains pères pêchent par excès d'autoritarisme. Il lui manquait, à lui, la capacité à s'affirmer d'une façon générale. Légèrement effacé, il vivait un peu à côté de nous, ses enfants et sa femme, dans notre atmosphère, dans notre climat. Je dis cela empreint d'un certain regret, comme s'il était passé un peu à côté de lui-même, mais je pense que cela lui convenait. Je ne crois pas qu'il déplorait cet état de fait car il aurait eu, sans difficulté, une place plus importante s'il l'avait voulu. Simplement, il ne le souhaitait pas. Peut-être que, la aussi, l'absence de son père, son manque, a joué dans sa personnalité.


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