Un amour de jeunesse

 

  Il l'avait localisée précisément depuis déjà longtemps, ce qui fait qu'il n'avait jamais vraiment perdu sa trace. Il avait d'abord retrouvé son numéro de téléphone et son adresse dans l'annuaire puis, lorsque Internet était arrivé, il avait déniché son nom cité dans quelques comptes-rendus de manifestations auxquelles elle avait contribué dans sa région. Mais de photo, point. Elle n'apparaissait nulle part sur le Web. En tout cas, jamais parmi les résultats lorsqu'il fouinait sur le plus populaire des moteurs de recherche. Elle existait toujours en tout cas. Ce qui n'était jamais certain, encore moins lorsqu'une longue période de temps s'était écoulée. Car la vie réservait parfois de mauvaises surprises... Ce n'était pas le cas et c'était tant mieux pour elle. Il avait tout le temps su, donc, qu'elle était toujours vivante. Et puis un jour, en tapant son prénom suivi de son nom, après une sélection de la recherche sous forme d'images, il crut bien la discerner sur l'une des vignettes. Il cliqua pour agrandir la photo, et progressivement, après tout ce temps sans l'avoir plus jamais revue, il la redécouvrit. Elle était à son piano, comme autrefois déjà, aux côtés d'un joueur de hautbois, lors d'une représentation culturelle de l'association municipale à laquelle elle participait. C'était elle forcément, là, à gauche. C'était vraiment elle. Sur le coup, cela ne lui avait pas sauté aux yeux, ça faisait si longtemps… Mais il reconnut graduellement ses traits qui lui avaient été familiers. Elle était absorbée dans son jeu musical, la mine appliquée et sérieuse. Coiffée d'une courte coupe de cheveux stylée, elle portait un élégant pull gris et avait, enroulée autour du cou, une écharpe colorée. « La voilà, se dit-il, après tout ce temps. Isabelle... » Il la redécouvrait, ne se lassant pas d'observer cette photo. Elle émergeait du fond de ses souvenirs comme un cadavre oublié qui remonterait brusquement du fond d'un lac, des années après. Il chercha s'il y avait d'autres photos d'elle dans tous les recoins du site web, mais non, n'en figurait qu'une seule et unique, prise sans doute au pied levé, par un spectateur, photographe improvisé.

Cela faisait un peu plus de trente ans qu'Alain ne l'avait pas même aperçue. Il avait vingt ans à cette époque là et elle vingt-quatre. Aujourd'hui, il en affichait cinquante. Cinquante ! Différence : trente ans ! Trente ans qu'il ne l'avait pas revue, ni en réalité, ni en photo. Ce genre de chiffres donnait le vertige.
Il ne l'avait jamais photographiée à l'époque ; ainsi, ne subsistait plus d'elle que des souvenirs flous et anciens. Il ne savait même plus à quoi elle ressemblait vraiment lorsqu'ils s'étaient rencontrés, ce qui fait que, même s'il avait su dessiner, il aurait été incapable d'en faire le portrait. Il avait fait l'amour avec elle, il avait dormi avec elle, il l'avait aimée comme il n'avait jamais aimé avant et comme il n'avait plus jamais aimé par la suite mais il ne se souvenait plus de son visage... Il se rappelait qu'elle était belle, ça oui, c'était une des plus belles filles qu'il ait jamais eue, mais ses traits avaient fondu comme un pastel abandonné sous la pluie. Cette histoire n'avait guère duré en réalité et leur rencontre n'avait été faite que de rendez-vous fugaces fixés dans l'après-midi. Il gardait pourtant de ceux-ci, de nets souvenirs ensoleillés mêlés à d'autres, faits de pénombre tamisée à travers laquelle s'infiltraient des rais de lumière entre les rideaux tirés de sa chambre. Le souvenir aussi, de son odeur après l'amour, une odeur prononcée de sexe très caractéristique, faite, on aurait dit, de mer et d'iode, qu'elle exhalait à plein nez.
C'était elle qui se rendait chez lui. Elle ne l'invita chez elle qu'une seule fois. Mais elle habitait encore chez ses parents, ce qui pouvait expliquer ce fait. Ils bavardaient un peu puis, très vite, allaient dans la chambre, au fond du lit. Il ne se souvenait plus très bien non plus de ces moments là. Les détails s'étaient évanouis. Comment était-elle vêtue ? Elle était élégante, oui, mais que portait-elle ? Il n'aurait su le dire. La déshabillait-il ou bien était-ce elle qui retirait ses vêtements ? Il ne s'en souvenait plus. Très vite, il lui faisait l'amour car il avait soif d'elle comme on meure de soif dans le désert. Cela, il s'en souvenait parfaitement. Il se souvenait aussi parfaitement des musiques et des chansons qu'il écoutait durant toute cette période. Il y avait les titres mélancoliques de l'album “Message personnel” de Françoise Hardy qui collaient parfaitement à son état d'esprit du moment et qu'il découvrait à l'époque avec dix ans ans de retard. Il y avait “La maison du bonheur” de Francis Lalanne qu'il avait l'impression d'avoir lui-même écrite tant elle lui semblait coller à ses désirs et tous les titres de Gainsbourg. Tous ces airs avaient la caractéristique d'être assez nostalgiques comme cette histoire qui n'était pas une histoire d'amour vraiment heureuse.
Il se rappelait qu'elle lui avait confié qu'une expression l'avait troublé récemment. C'était une amie qui, l'entretenant d'une connaissance dont elle n'avait plus eu de nouvelles depuis quelques temps lui avait appris : “Catherine est avec un type...”. “Avec un type...” répétait-t-elle. “Aaaaah..!!” et, en prononçant “un type”, lâchant les syllabes comme des baisers brûlants, elle avait des accents d'envie et se pâmait presque d'un plaisir vicieux... Si longtemps après, il comprenait qu'elle rêvait de se frotter à des mecs un peu glauques, au moins en fantasmes. Avec son romantique amour juvénile tout neuf, il avait dû tellement l'encombrer, regretta-t-il. Quand en amour, deux personnes n'ont pas la même chose à donner ni ne recherchent la même chose, cela crée bien des malentendus...

Alain regardait sa photo. Elle avait toujours ce visage bien dessiné malgré les années. Elle avait cinquante-quatre ans. Cinquante-quatre ans ! Les femmes qu'il connaissait, nageant dans ces eaux là, étaient, pour la plus grande majorité d'entre elles, absolument plus du tout désirables ! Déformées, avâchies, défigurées, bouffies, elles avaient perdu pour la plupart, tous leurs attraits féminins, dissous dans les courbes adipeuses d'excès de gourmandises fondues. Elle, elle ne paraissait pas s'être du tout empâtée, du moins de visage et du buste, le bas de son corps sur la photo étant masqué par le piano derrière lequel elle se tenait. Il se dit qu'à priori, s'il ne l'avait jamais connue et qu'il n'avait eu entre ses mains que cette photo qu'on lui aurait montrée, elle n'aurait eu que peu de chance de retenir son attention. Elle paraissait froide, et faisait même matrone assez sévère, trouva-t-il ou directrice d'école à l'ancienne, pas commode du tout et à qui l'on aurait évité de se frotter. Il ne se souvenait pas avoir pensé cela à l'époque. Il la trouvait juste sûre d'elle, inaccessible, très belle et intimidante. Peut-être était-ce tout simplement l'effet du temps qui lui avait sculpté cet air assez revêche qu'elle présentait à présent et s'était substitué à cette impression ancienne d'inaccessibilité. A moins que ce ne fût son regard à lui qui avait changé et ne voyait plus aujourd'hui qu'une réalité ordinaire autrefois transfigurée par l'amour et leur jeunesse. Peut-être qu'à présent, il avait accès à sa vraie nature qui n'était hélas, pas si idéale que ça. Il scrutait la photo, la seule, l'unique qu'il ait jamais eue. Il aurait voulu voir à travers comme on examine un écorché anatomique pour essayer de savoir quel genre de personne elle était au fond, maintenant. Il s'en imprégnait, à l’affût des impressions qui pourraient surgir pour essayer de deviner des choses intangibles qui émaneraient d'elle, mais il n'y découvrit rien de plus que cet air un peu pincé, froid, distant et presque coupant.
Il se demanda si elle vivait avec quelqu'un, si elle avait eu des enfants, comme lui et quel genre de mère elle avait pu être dans ce cas... Il se demanda si elle avait traversé la vie sans trop d'anicroches, à l'abri des épreuves; certains y parvenaient. Cela ne pouvait pas se voir sur la photo, bien sûr, mais, malgré son air sûr d'elle, elle avait dû essuyer son lot de difficultés comme tout le monde. Quel genre de vie avait-elle eu ? Il ne l'avait jamais imaginée évoluant dans l'existence ordinaire des gens ordinaires, en proie aux tâches ménagères et aux emmerdes de la vie comme tout un chacun, sillonnant les allées d'un supermarché ou arpentant son appartement, courbée sur le manche d'un aspirateur. Il se dit qu'elle lui avait semblé irréelle parce qu'il l'avait idéalisée et il se rendait compte que, aujourd'hui encore, malgré ses cinquante-quatre ans, sur cette photo d'écran où l'on ne discernait pas son regard, des bribes de son aura s'accrochaient encore à son image. Elle était très belle encore...
Il se l'était imaginé traversant les années en étant beaucoup plus marquée qu'elle ne le paraissait. Il l'avait imaginée en surpoids, fatiguée, boursouflée. Pourquoi ? Aurait-il eu cette presque fascination qu'il éprouvait encore, s'interrogea-t-il, si cela avait été le cas ? Pas sûr... Et cela le décevait d'une certaine façon. L'amour ne tenait-il qu'à une apparence physique ? C'était si trivial, si peu romantique ! L'amour qu'on portait à quelqu'un n'aurait-il été qu'une illusion d'autant plus forte que la personne était jeune et jolie ?

A vingt-quatre ans déjà, elle en imposait et avait l'air parfaitement indépendante. Elle avait l'air de se suffire à elle-même, d'être suffisamment forte pour être capable d'affronter la vie et les autres sans avoir besoin de personne... Elle avait l'air... C'est à dire que ce n'était pas certain, à y réfléchir à présent... Car qui pouvait se passer des autres ? Il avait été sensible aussi et même impressionné par sa supposée supériorité culturelle. Cela avait beaucoup joué à l'époque, c'était une évidence : en plus de sa culture littéraire étendue, elle était une musicienne confirmée. Et il tenait ces deux domaines en grande estime. Il avait pensé qu'elle pourrait lui faire partager ses connaissances et il lui avait même demandé une liste des livres qu'elle estimait important d'avoir lus. Cette liste, dans laquelle il avait pioché consciencieusement, pour choisir des romans durant des années, il l'avait conservée longtemps, pliée dans son portefeuille comme une relique précieuse. Et puis c'était la deuxième femme avec laquelle il couchait et son inexpérience personnelle à lui, opposée à son élégance, à cette apparence de femme mature confirmée, bien campée dans la vie, l'avait intimidé. Il lui avait révélé tout de suite les sentiments qu'il éprouvait à son égard et elle n'avait pas tardé à en jouer en lui lançant d'infimes piques puis en l'humiliant carrément par des allusions vexantes. Il avait compris assez vite qu'il était peu estimé et au bout de quelques mois, l'histoire avait pris fin de façon bâclée et précipitée. Mais il y avait pensé régulièrement tout au long de sa vie. Pas d'une façon constante, mais de loin en loin...
Il se demanda si elle avait changé ou si elle était la même intérieurement. Il y réfléchit un moment et pencha pour le fait qu'elle était, à peu de choses près, sûrement la même et que, s'il la rencontrait demain, leurs relations en seraient au même point. Non pas qu'il aurait espéré que ses sentiments changeassent à son égard, mais il aurait aimé qu'ils puissent, tous les deux, repartir sur des bases plus équilibrées. Pas pour recommencer quelque chose, reconstruire quoi que ce soit, ni même avec l'espoir de la revoir parfois. Non, il aurait aimé simplement pouvoir lui dire qu'il l'avait aimée mais qu'il avait bien compris depuis longtemps que ça n'avait pas été réciproque. Il aurait aimé pouvoir lui dire que cela avait été important pour lui à ce moment là mais qu'il avait surmonté cette déception et que tout ça était fini depuis longtemps. Il aurait eu envie aujourd'hui, de parler avec elle, rien qu'une fois, pour lui montrer à elle et se prouver à lui que, malgré ses airs supérieurs, elle ne l'impressionnait plus du tout et qu'il pensait que sa simplicité à lui, valait mieux que son affectation, pour le cas où elle en userait toujours. Peut-être aussi, pour boucler la boucle, pour créer un pont ; plus entre celui qu'il était à vingt ans, peu sûr de lui et celui qu'il était aujourd'hui, qu'entre lui et elle. Il aurait aimé discuter un peu avec elle, comme des adultes qu'ils devraient être, tranquillement, à froid, sans rancune de son côté à lui et sans dédain du sien, pour le plaisir de dépasser une brouille à laquelle il n'avait pas pris part activement, et puis ne plus la revoir, jamais. Mais les gens ne changent guère, certains sont défensifs, méfiants et il pensa qu'il était peu probable qu'elle acceptât jamais de bavarder tranquillement avec lui. Pas plus aujourd'hui qu'il y avait quinze ans... Car il lui avait téléphoné un jour, alors qu'il était plongé dans la détresse inouïe d'une violente crise conjugale. A ce moment là, sa femme était en train de l'achever sous les coups impitoyables d'une destruction mentale en phase terminale. Il avait joint Isabelle, en proie à une impulsion irréfléchie, comme on est capable de faire quelque chose d'absurde quand on ne sait plus à quel saint se vouer. Il espérait en elle, une alliée de poids pour tenter de rétablir un peu d'équilibre dans cette relation de couple qui le submergeait complètement et le déboussolait. Il appelait juste à l'aide, comme on peut en réclamer à la première personne en vue susceptible de nous soutenir ou à laquelle on pense, alors qu'on est dépassé par une situation inextricable. C'était insensé, il en avait eu conscience tout de suite après, mais il l'avait fait. Elle avait décroché et il l'avait entendue après ce silence de quinze ans. Il s'était présenté et elle l'avait vite remis. Elle ne lui avait pas laissé le temps de s'exprimer bien longtemps, elle l'avait trouvé importun et après lui avoir rappelé que leur rencontre n'avait été qu'une parenthèse au cas où il l'aurait oublié, elle lui avait quasiment raccroché au nez... Il ne l'avait pourtant jamais embêtée, il ne s'était jamais montré collant ni envahissant. A l'époque de leur rencontre, il souhaitait la voir bien plus qu'elle ne le souhaitait bien sûr, mais jamais il n'avait insisté ni ne l'avait harcelée.

Une amie lui avait raconté qu'elle avait accepté elle, par gentillesse, de boire un verre, un jour, avec un ancien amour de jeunesse qui avait souhaité la revoir. Elle lui avait expliqué que son amoureux de l'époque, après plus de vingt ans sans plus aucune nouvelle, lui avait à nouveau, très vite, étalé le grand jeu. Il lui avait révélé qu'il ne l'avait jamais oubliée, qu'il pensait encore et toujours à elle ; et il avait même, de but en blanc, fini par lui proposer de recommencer tout avec lui, comme avant ! Non seulement, elle avait une famille, des enfants, un mari (le père de ses enfants) avec qui elle s'entendait parfaitement, qu'elle ne souhaitait absolument pas quitter, mais de plus, elle n'avait aucune envie de recommencer quoi que ce soit avec cet ex qui avait peu compté. Sans trop tarder, pour mettre fin à ses sollicitations, elle l'avait planté là, à finir tout seul sa consommation.
Elle en gardait un souvenir embarrassant, pénible et avoua que si elle avait su qu'il lui jouerait la scène de l'amour éternel, elle aurait refusé tout net de le revoir ! D'autant qu'il n'en était pas resté là. Par la suite, il lui avait écrit des lettres quasiment délirantes dans lesquelles il essayait, par tous les moyens, de recréer un lien rompu depuis longtemps et qui n'avait aucune chance de se renouer. Elle avait dû le rembarrer nettement plusieurs fois et finir même par le menacer de porter plainte s'il continuait de la harceler. Etant donné la façon dont il s'était conduit à l'époque où il avait découvert qu'elle le trompait avec un animateur de tir à l'arc durant un séjour dans un club de vacances, cela ne l'étonnait pas vraiment. Après les avoir découvert en plein ébats dans leur propre chambre, on l'avait vu traverser les couloirs du centre, les yeux hagards, hurlant, écumant, désespéré au dernier degré, dépossédé de toute dignité, pour finalement aller se rouler dans l'herbe qui menait aux terrains de tennis, griffant le sol de ses ongles tout en avalant de la terre en gémissant !
Isabelle aurait pu redouter une situation du même genre, même sans être aussi extrême, car après tout, elle n'aurait aucune idée de la façon dont il pourrait se comporter. Et une conduite telle que celle de l'envahissant revenant n'était jamais à exclure totalement...
Lui, aurait pu lui assurer qu'elle n'avait absolument pas à craindre qu'il risquât de l'envahir le moins du monde d'une façon ou d'une autre, mais qu'en savait-elle ?

Il contemplait la photo et il en eut la certitude : il ne l'aimait plus. Ce genre de femme ne l'attirait plus. Comment avait-il pu l'aimer ? s'interrogea-t-il. Il préférait à présent les femmes douces, délicates, gentilles et même un peu timides, pourquoi pas ?
Les questions qu'il finit malgré tout par se poser tout naturellement, furent : “Est-ce que le déséquilibre qui s'était installé entre deux personnes était susceptible de s'inverser un jour ou l'autre ? ”, « Le jugement qu'on avait sur quelqu'un était-il à tout jamais scellé ?”, « Pouvait-on finir par se faire aimer d'une personne qui nous tint un jour pour quantité négligeable ? »
Il essaya de passer mentalement en revue toutes les femmes qu'il avait rencontrées. Il s'arrêta sur celles qu'il y a longtemps il avait dédaignées et il essaya, honnêtement, d'évaluer s'il pourrait aujourd'hui éprouver à leur égard autre chose qu'autrefois. Il se dit que oui, peut-être, si la personne avait évolué favorablement. Il se dit qu'il était prêt, même, à reconsidérer les choses, en essayant de porter un regard différent sur quelqu'un, à donner une seconde chance en ne s'appuyant pas sur un jugement passé définitif. Franchement, il avait du mal à se projeter dans un présent extrapolé à partir d'impressions et d'images lointaines du passé. D'ailleurs, qu'étaient devenues ces femmes, tant physiquement que psychologiquement, vingt ou trente ans après ? S'il s'arrêtait sur lui-même, physiquement, il n’avait pas changé tant que ça. Il avait trente ans de plus, mais il avait pris peu de poids et les rides n’avaient pas encore dévasté son visage. Il pouvait facilement répondre qu'il était, en profondeur, le même ; que le noyau de sa personnalité était très proche de ce qu'il était à vingt ans, mais qu'il avait changé, heureusement; qu'il avait pris de l'assurance, qu'il s'était construit, avec l'expérience et le temps. Il ne réagirait plus du tout de la même façon qu'autrefois. En fin de compte, il n'était plus vraiment le même intérieurement. Toutes ces femmes non plus forcément. Et si deux personnes n'étaient plus les mêmes, conclut-il, alors autre chose que ce qui s'était produit pouvait advenir...

Que se passerait-il s'ils étaient à nouveau en contact ? se demanda-t-il. Admettons, se dit-il, qu'elle ne le reconnaisse plus. Ça n'était pas impossible. D'ailleurs, lui, ne l'aurait pas reconnue, croyait-il, s'il l'avait rencontrée si longtemps après. Il avait retrouvé ses traits, mais il pensait que c'était uniquement parce qu'il était à sa recherche, qu'il savait que, probablement un jour, elle apparaîtrait sur une photo. Il avait alors reconstruit ses souvenirs à l'aide de son visage d'aujourd'hui et l'avait reconnue. Sinon, il serait sûrement passé sur elle comme on croise une inconnue, en l'ignorant le plus parfaitement du monde, davantage encore si cette physionomie un peu dure qu'elle présentait, lui était devenue habituelle. Il aurait souhaité que le hasard les remette en présence l'un de l'autre, pour voir, comme dans une expérience de laboratoire, ce que cela aurait pu produire. Mais cette éventualité était bien trop peu probable de se réaliser. Pour bien faire, il aurait fallu donner un coup de pouce au hasard pour qu'ils se croisent à nouveau. C'était cela... en convint-il, il allait arranger tout comme dans un tournage cinématographique, comme dans les scénarios de la télé-réalité, pour diriger les situations à son avantage ! Ainsi, se rassura-t-il, il aurait aussi l'opportunité de pouvoir se préparer, d'anticiper leur nouvelle rencontre, pour orienter le cours des choses dans le sens le plus favorable à son égard. Il se mit à réfléchir à ce qu'il serait possible de faire pour se retrouver en contact avec elle, apparemment fortuitement.
La première idée qui lui vint fut d'essayer de la croiser lors d'une manifestation locale publique à laquelle elle participerait, notamment lors d'une exposition de peintres amateurs où elle exposerait comme elle l'avait déjà fait. Car il avait déjà pu voir sur le Web, quelques aquarelles qu'elle avait réalisées auxquelles il n'avait pas été sensible du tout : “Des évaporés !” Cela l'avait fait sourire tant le snobisme transpirait de ce titre prétentieux. C'était des mélanges de couleurs sans forme, à mille lieues de la moindre représentation de quoi que ce fut. C'était banal, terne, et un peu maladroit, à l'image de ce que l'on trouve dans la majorité des expositions municipales de peintres du dimanche et de retraités devenus des peintres du dimanche tous les jours ! Lui, il était beaucoup plus touché par le représentatif, même s'il pouvait, parfois, apprécier des toiles abstraites. Enfin, les goûts et les couleurs comme on disait... Ce n'était d'ailleurs pas vraiment important. Il connaissait des gens qui n'avaient pas du tout les mêmes goûts esthétiques que lui et que pourtant, il estimait beaucoup. Cette occasion bien à propos de la revoir s'imposait comme une évidence, se convainquit-il et il ne chercha pas davantage d'idée plus judicieuse. Il se tiendrait donc au courant de la prochaine expo de laquelle elle serait et, comme elle habitait à moins de cent kilomètres de chez lui, il s'y rendrait très facilement le lendemain, décida-t-il. Lors de cette journée d'inauguration, mêlé à une petite foule de l'ampleur d'une kermesse villageoise, il n'aurait pas de mal à passer inaperçu croyait-t-il. Il se demanda s'il mettrait des lunettes de soleil ou non. Les stars en portaient pour ne pas être reconnues, c'était donc que le procédé était efficace. Dans un premier temps, il voulait l'approcher de près pour l'apprécier dans son ensemble, pour la voir sous tous les angles, pour la regarder bouger, interagir avec les autres, pour se faire une idée plus précise de ce qu'elle était devenue sans prendre de risques lui-même. Quand il aurait vu ce qu'il voulait, eh bien, il aviserait; soit il laisserait définitivement tomber cette histoire saugrenue, soit il essayerait de la rencontrer vraiment un autre jour, lorsqu'il y aurait moins de monde, pour recommencer de zéro une nouvelle rencontre. Il connaissait la façon dont se passaient ces petites expositions municipales. Les jours qui suivaient l'inauguration en grande pompe, à l'échelle communale, les visiteurs se faisaient rares et les exposants hantaient souvent les lieux comme des âmes en peine, dans l'attente de badauds plus ou moins désœuvrés qui pourraient les rassurer quant à leur talent. Là, il l'aborderait et, soit elle le reconnaîtrait et il jouerait l'étonnement pour l'extraordinaire hasard capable de produire une telle rencontre, soit elle ne le reconnaîtrait pas et il tenterait d'entrer en relation plus étroite avec elle pour essayer de la séduire et, cette fois ci, de ne pas lui laisser prendre le dessus.
Les précédentes expositions avaient toutes débuté un samedi et c'était tout à fait logique si l'on voulait avoir le plus de chances de recevoir un maximum de monde le premier jour. Il laissa donc le temps passer au fil des mois, patient, consultant consciencieusement chaque vendredi soir la page des animations culturelles de la ville. Internet simplifiait bien la vie ! Il avait même pu, sans se déplacer, rien qu'avec son adresse, circuler virtuellement dans sa rue, s'arrêter devant son immeuble, zoomer sur ses fenêtres. Il y avait des jardinères de géraniums sur les appuis de fenêtres ainsi qu'un torchon à cheval sur la rampe d'une de celles-ci. Pour un peu, il aurait presque pu l'apercevoir derrière la vitre si le hasard avait voulu qu'elle y soit lorsque la petite voiture équipée de l'appareil-photo qui faisait les clichés était passée à un moment où elle était présente. Parfois, les gens étaient photographiés marchant dans la rue, vaquant à leurs occupations. Le programme de repérage virtuel floutait alors leur visage avant de publier les photos mais on pouvait reconnaître aisément des passants que l'on connaissait. Certains y trouvaient quelque chose d'inquiétant comme une espèce de big brother accompli. Alain ne le pensait pas car on n'entrait pas encore chez les gens malgré eux. Ça évitait simplement de se rendre réellement sur les lieux, de passer en voiture au ralenti devant un numéro ou à pied, en lançant des coups d’œil furtifs, affublé d'une casquette et de lunettes de soleil très foncées. Ça économisait du temps mais ne permettait toujours pas d'effractions dans la vie privée des autres. Il avait donc soulagé sa curiosité à peu de frais car c'était aussi facile que deux clics de souris ! Jamais il n'aurait été tenté par l'embuscade. Il ne se serait vraiment pas vu perdre son temps à l'affût, à contempler la façade de son immeuble durant des heures et seulement espérer l'apercevoir, dans le meilleur des cas. D'autres le firent sûrement, plus obsessionnels, plus pathologiques. Il était curieux, d'une curiosité enfantine, mais il avait tourné la page depuis longtemps. Elle l'intéressait toujours mais comme le souvenir d'un grand amour passé de jeunesse.
Quelques six mois après environ, un nouveau “vernissage” fut annoncé dans les quinze jours. Elle figurait parmi les “artistes”. Il se dit qu'avec un peu de chance, il la reverrait pour de vrai dans bien peu de temps. Ça tombait bien car ils étaient en juin et que ses lunettes de soleil seraient moins incongrues qu'en plein hiver !

Il démarra la voiture à dix heures. Il serait un peu en avance. Cela lui laisserait le temps de trouver tranquillement l'endroit précis de la salle des fêtes du patelin, de se balader en reconnaissance et d'arriver au milieu du gros de la troupe, entre onze heures et onze heures et demi, sachant que le début des festivités commençait à onze heures. Il se gara dans une petite rue déserte du village et se dirigea vers le centre où devait sûrement être indiquée la salle des fêtes. En effet, il suivit sans difficulté le petit panonceau qui le mena jusqu'à une placette gravillonnée qui aboutissait à l'habituel bâtiment sans charme, converti en salle des fêtes communale. Il y avait pas mal de voitures dans les environs ce qui semblait indiquer qu'un nombre conséquent de personnes devait déjà se tenir à l'intérieur de la salle. Il sentit son cœur s'emballer. Il portait ses lunettes de soleil, mais il n'était pas absolument certain de son anonymat. Si elle le reconnaissait, il se sentirait humilié au plus haut point... Tandis qu'il avançait, il se dit qu'il n'allait pas pouvoir se permettre d'entrer à moitié pour évaluer le nombre de personnes déjà présentes au risque de se faire repérer par une attitude hésitante. Il devrait avancer bravement, ouvrir la porte résolument puis entrer comme n'importe quel promeneur matinal attiré par le verre d'apéro autant que par la première animation capable de meubler un début de week-end. Il se rapprochait et se persuada qu'il ne dévierait pas jusqu'à l'intérieur de la salle. La porte claqua derrière lui, mais il y avait suffisamment de bruit pour que son entrée passât inaperçue. Il y avait là plein de gens qui discutaient avec, souvent, un verre à la main et un ou deux gâteaux apéro dans l'autre. Il se redressa, prit l'attitude la plus naturelle possible et s'enfonça nonchalamment vers la grappe de personnes qui lui sembla la plus dense pour s'y fondre. Il regarda lentement, de loin, les œuvres affichées en la cherchant discrètement du regard. Il la reconnut, de profil, assez éloignée de lui, debout, en pleine discussion avec une autre femme aussi élégante qu'elle. Il sentit son cœur s'emballer. Elle l'intimidait toujours autant ! « Pourvu qu'elle ne me reconnaisse pas ! » pensa-t-il. Quelle honte si elle le découvrait là, en plein milieu de cette foule toute acquise à elle, avec ses lunettes de soleil bidons, en flagrant délit d'espionnage ! Elle irait vers lui tranquillement, assurée, fière et droite ; elle lui ôterait brusquement ses lunettes et s'adresserait à lui d'une voix claire et posée, de cette façon si hautaine qui lui était naturelle, prenant les autres à témoin avec un petit sourire narquois, en le vouvoyant peut-être, même : « Mais qu'est-ce que vous venez faire ici ? Vous êtes grotesque avec votre déguisement d'agent secret ! Je vous reconnaîtrais entre mille ! Je vous avais pourtant bien signifié de me laisser tranquille non ? Vous allez me harceler ainsi toute la vie parce qu'on s'est croisé à vingt ans ? Vous allez me fiche le camp d'ici, et tout de suite ! »
Pour l'instant, son regard ne l'avait même pas effleuré et il en profita pour s'éloigner d'elle le plus possible en se dirigeant vers des crayonnés situés dans le coin opposé de celui où elle était située. Son cœur commença à retrouver une cadence moins effrénée et, tout en faisant mine de s'intéresser aux paysages délicats fixés sur de larges présentoirs métalliques, il osa la détailler du coin de l’œil avec plus d'attention. Sa silhouette était toujours fine et le bas s'accordait toujours aussi bien qu'avant avec le haut. Elle portait une robe turquoise très chic qui lui allait parfaitement et laissait voir ses mollets dont la courbe était tout à fait gracieuse. Il dut convenir qu'elle avait toujours cette classe mondaine alliée à cette autorité naturelle qui l'avait fortement impressionné il y avait si longtemps. La partie était loin d'être gagnée ! Il se dit que pour aujourd'hui, mission était accomplie. Il avait vu ce pour quoi il était venu, pas la peine de traîner trop longtemps dans les parages et de risquer de se faire remarquer d'elle s'il voulait pouvoir passer à la deuxième étape de son plan. L'air de rien il flâna, le nez pointé vers les aquarelles, les dessins, les collages, tout en revenant insensiblement vers la porte d'entrée. Là, il regarda sa montre comme quelqu'un qui ne doit pas être en retard à un rendez-vous, puis il sortit.
Il croisa quelques personnes dans la cour qui faisaient crisser la dragée. Il se sentit un peu découragé, avec l'impression que le rapport de force ne paraissait pas près de s'inverser. Pourquoi produisait-elle en lui ces sentiments d'infériorité ? Vieillie, grossie, il en était sûr, elle ne l'aurait plus autant déstabilisé. Aurait-il le courage de l'affronter à visage découvert, seul à seul ou presque ? En tout cas, la rencontrer en un moment peu fréquenté lui garantirait qu'elle ne puisse prendre les autres à témoin de sa possible déconfiture. Il ne s'attarda pas sur son territoire ; après être remonté dans sa voiture, il prit le chemin du retour.

Au volant, Alain repensa à cette fameuse anecdote à propos d'un « type » dont les consonances du mot seul, parvenaient à la faire défaillir et une idée lumineuse jaillit dans son esprit : « On n'attrape pas des mouches avec du vinaigre », disait le proverbe. Même s'il ne se sentait absolument pas bad boy dans l'âme, il allait devenir, pour la séduire, un de ces «  types » dont le contact semblait tant la troubler, malgré ou à cause de ses airs de petite bourgeoise. Ça ne devrait pas être bien difficile. Il allait s'acheter un jean mode à coutures extérieures qui faisait tendance, une chemise du même genre, et une chaîne à gros maillons à arborer autour du cou. Il se laisserait pousser aussi une barbe de trois jours qu'il entretiendrait. Le reste, l'air blasé, le regard un peu vicieux, la moue cynique, ça ne devrait pas être bien difficile à singer ! D'ailleurs, il avait pris des cours de théâtre il y avait quelques années de cela. Les cours commençaient par des exercices d'échauffement puis ils s'entraînaient à mimer des émotions, un personnage, une démarche. Ils devaient ensuite jouer un caractère haut en couleur, lui faire dire quelques phrases, interragir avec les autres, ils devaient l'animer, l'habiter, lui donner vie. Il s'était surpris lui-même de ses exploits. Le secret, c'était d'arriver, tout le temps de la prestation, à y croire soi-même ! Après quelques mois de ce régime là, ils avaient monté une petite pièce dont la représentation avait été donnée en fin d'année. Les costumes, perruques, maquillages libéraient encore davantage du trac, en créant une distance encore plus grande entre soi et le public, derrière laquelle se dissimuler. L'année suivante, ils avaient abordé l'improvisation. Sur un thème ou une idée de départ, ils devaient, dans un duo d'acteurs, après quelques minutes de mise au point, se lancer dans une saynète. Il avait vraiment découvert le plaisir rare d'échapper à soi-même...

Il se retrouva donc le lundi sur la même placette gravillonnée, déguisé, en train d'avancer en direction de la porte vers un avenir incertain : y serait-elle ou n'y serait-elle pas ? En tout cas, il y aurait beaucoup moins de monde que la première fois où il était venu car l'endroit était silencieux et vide de voitures. Il était un peu plus de dix-sept heures et l'exposition fermait à dix-huit heures trente en semaine, était-ce indiqué sur l'affiche de présentation scotchée sur la porte et publiée aussi sur le site. Il portait ses lunettes de vue qui l'aideraient à ce qu'elle ne le reconnaisse pas espérait-il car à vingt ans, il n'en portait pas. Il entra. Il la vit tout de suite car elle était seule derrière une table en train de lire un livre, vers les présentoirs de ses œuvres. Elle leva la tête et il lui lança un “salut” familier comme le font si bien les hommes à femmes. Il se dirigea en roulant légèrement des mécaniques vers le panneau le plus près de l'entrée. Elle lui répondit bonjour et, comme il lui tournait le dos, il pensa qu'elle devait prendre le temps de le détailler avant de replonger le nez dans son bouquin. Il ne fallait pas en faire trop... ni trop peu. C'était vraiment un numéro d'équilibriste dans lequel il s'était lancé. Il avança tranquillement dans l'exposition, le temps de retrouver ses esprits. Il fallait ne plus penser à rien pour n'être plus que ce type, tout entier dans l'instant, habitué à faire du « rentre dedans » à la gent féminine. La psychologie de ces mecs n'était pas très compliquée. Ils y allaient à fond et essuyer des échecs n'entamaient aucunement leurs certitudes de plaire ! Il remarqua que, mine de rien, elle le regardait par en dessous. Il finit par arriver à ses aquarelles. Il prit le temps de les détailler puis, quand il fut rendu tout près d'elle, il lui lança, d'un coup de menton, en la toisant du regard :
- C'est vous l'auteur ?
Elle sourit puis répondit :
- Oui, c'est moi.
- Je ne comprends pas grand chose à ce qui ne représente rien. Vous pourriez peut-être m'expliquer... suggéra-t-il en souriant.
Elle sourit aussi, légèrement, et nulle hésitation, nulle réminiscence ne semblait se dessiner sur son visage.
- Ce qui ne représente rien ? Vous ne voyez rien dans mes aquarelles ? répliqua-t-elle en se levant. Regardez.
Elle le prit par le bras pour le faire reculer. Dans celui-ci, continua-t-elle, on y discerne des dunes de sable, vous les voyez ? C'est le désert.
- Oui, maintenant oui, consentit-il.
- Et d'ailleurs, nul besoin de reconnaître une image plus ou moins réussie de la réalité, l'émotion parfois, suffit... Ne ressentez-vous aucune émotion face à ces dessins ?
Il lui fit face, lentement.
- C'est plutôt quand vous m'approchez que j'en ressens.
- Ah oui ? fit-elle en le regardant droit dans les yeux.
- Ouais, rien au monde ne peut déclencher plus d'émotions dans les yeux d'un homme qu'une jolie femme. D'ailleurs, je vais vous dire ce que les peintres masculins prennent le plus plaisir à reproduire. Il posa sa main sur son épaule tandis qu'il se pencha vers son oreille pour lui murmurer :
- Des femmes... plus ou mois vêtues...
Elle n'avait pas reculé, elle ne l'avait pas repoussé, elle l'avait laissé s'approcher pour entendre la confidence qu'il lui faisait.
- C'est vrai, dit-elle à son tour.
Aucun voile ne troublait ses yeux qui aurait pu indiquer que, dans cette proximité, l'ombre d'un souvenir avait pu se glisser dans son esprit.
- Il y a longtemps que vous peignez ? questionna-t-il.
- Oui, j'ai une profession qui me laisse des loisirs. Cela me permet de m'exprimer d'une façon plus spontanée qu'avec des mots. Et vous ? Qu'est-ce qui vous amène ici ? Vous peignez vous-même ?
- Non, pas du tout. Mais j'aime bien regarder.
Ils discutaient facilement, preuve qu'elle ne l'avait pas reconnu. Il n'avait pas pensé que ce serait aussi facile de la bluffer. Mais jouer les vieux beaux lui demandait des efforts cependant. C'était une contrainte de chaque instant sur lui-même, mais ça semblait marcher. Il s'était entraîné chez lui à travailler sa gestuelle et il s'appliquait à conserver un regard ferme et enveloppant. Il lui expliqua qu'il gagnait sa vie, partagé entre des chantiers payés au black chez des particuliers et des parties de poker sur internet (ce qui n'était pas vrai car il était enseignant). Elle lui confia qu'elle était prof de musique et lui expliqua que la création artistique, musicale ou picturale était un même processus, surgissait d'un même mouvement et qu'en somme, seule l'expression finale variait. Au bout d'un moment, elle lui annonça qu'elle devait fermer la salle de l'exposition et qu'il leur fallait s'en aller.
- Avec ce soleil, je vous offre un verre à Albi, dans le quartier de la cathédrale, pour vous remercier de vos explications très instructives, lui proposa Alain. - Et ne dites pas non, vous l'avez mérité !
Elle se retourna et rassembla ses affaires.
- Je vous attends dehors, lui dit-il, en sortant le premier.
Il se campa à l'entrée, les mains dans les poches, avec le soleil qui lui faisait plisser les yeux. Elle sortit à son tour et donna un tour de clé.
- Vous inquiétez pas, j'suis pas un sale type. Ma voiture est là, fit-il en indiquant sa Mercedes de location. Vous m'suivez ?
Elle se retourna, leva la tête et répondit :
- D'accord.
Elle le suivit jusqu'au Select, ce bar branché situé sur une petite place près du cloître. Quand une fille acceptait de vous suivre boire un verre, cela signifiait qu'à moins de mettre tout en œuvre pour faire capoter les choses, la partie pouvait être considérée comme gagnée, se félicita-t-il.
Elle était là maintenant, en face de lui, cette femme qui l'avait fait tant languir à vingt ans et souffrir aussi. Elle l'avait suivi, comme la première fois, mais là, il n'allait pas lui laisser prendre la main ! D'ailleurs, son charme passé n'opérait plus. Elle ne se doutait pas, se disait-il, qu'elle avait en face d'elle un ancien amoureux éconduit en train de prendre sa revanche. Elle croyait jouer une nouvelle partie avec un nouvel adversaire alors qu'elle ne le reconnaissait simplement plus ! Ça c'était jubilatoire ! Ils sirotèrent leur verre, tranquillement, au soleil doux de la fin d'après-midi.
- J'habite dans le quartier, lui apprit-elle. J'aime bien les rues étroites du vieux centre qui retiennent l'ombre et une relative fraîcheur lorsque l'été est là. Et tout est beau ici et a du charme. C'était le meilleur endroit où finir l'après-midi. Bien vu !
- Merci. Il y a longtemps que tu es dans la région ?
Il échangea ses lunettes de vue contre ses lunettes de soleil. Il pensait que cela accentuerait encore le personnage qu'il souhaitait jouer et il avait lu que récemment, confirmant l'intuition commune, des chercheurs en psychologie avaient découvert qu'elles renforçaient la séduction en rendant plus mystérieux et en masquant les asymétries du visage.
- Oui, enfin j'ai habité à Toulouse toute mon enfance. Quand j'ai commencé à bosser, j'ai été mutée ici et j'y suis restée car j'aime l'endroit. Et toi ?
- Moi aussi je suis de la région, mais j'ai pas mal bougé au gré des petits boulots que j'effectuais.

Ils marchaient à présent dans les ruelles de la vieille ville où elle habitait et il la raccompagnait. Ils arrivèrent à sa porte, au pied de l'immeuble qu'il reconnut comme celui de Google street et elle lui proposa :
- Tu veux monter ?
- Oui.
Il n'était besoin de rien rajouter. Ils étaient fixés tous les deux. D'ailleurs, à peu de choses près, ça s'était déjà passé comme ça la première fois. Elle était ardente et il savait qu'une fois arrivés chez elle, si elle n'avait pas changé, il n'aurait qu'une chose à faire et c'était de se jeter sur elle, car elle n'attendait que ça ! Il la connaissait très bien pour l'avoir pratiquée. Trop peu à son goût, mais suffisamment pour n'être pas dans l'inconnu total. Le chemin était balisé.
C'était une bâtisse ancienne de deux étages, en briques rouges, restaurée assez récemment. Elle ouvrit la porte et le fit entrer dans l'escalier. Il eut l'impression de s'engouffrer dans la photo. Il la suivit qui progressait devant lui. Elle s'arrêta, trifouilla la serrure avec la clé et ils entrèrent. Elle posa son sac sur une chaise et aussitôt il s'avança sur elle, la prenant dans ses bras et cherchant sa bouche. Elle la colla à la sienne, tout à fait consentante à cette étreinte. Il retrouva vite des sensations oubliées, comme un goût de déjà vu qui n'était pas déplaisant du tout. Elle lança ses escarpins et l'attira dans sa chambre qui était tout de suite là, après un minuscule couloir. Il fit glisser la fermeture éclair de sa robe en se disant que cette fois-ci, il retiendrait tout de son habillement. Elle émergea de la robe fuseau qui s'était affaissée sur le sol. Dessous, elle portait un joli ensemble noir en dentelle, composé d'un porte-jaretelles, d'un string et de bas, et il reconnut bien là son raffinement. Il la bascula sur le lit et la contempla, de haut, magnifiée par sa poitrine généreuse, lui silencieux, immobile, comme un fauve prêt à bondir. Cinquante-quatre balais, se redit-il. Elle était vraiment bien conservée ! Elle devait faire très attention à sa nourriture, pensa-t-il. Elle devait aussi s'entretenir avec un programme de musculation douce pour femmes. C'est sûr qu'il était plus directif qu'à l'époque et que ça n'avait pas été sa manière de procéder autrefois. Il était tendre et doux à ce moment là, mais elle n'avait pas apprécié à sa juste valeur la délicatesse de ce premier amour de jeunesse. Elle se redressa, s'assit sur le rebord du lit et entreprit de défaire sa ceinture. Elle dégrafa aussi les boutons de sa braguette. Le passé et le présent se mêlaient, se superposaient pour créer un instant étrange tel une photo en surimpression. Il avait l'impression d'être encore ce tout jeune homme qu'il avait été devant cette jeune femme flamboyante qu'elle était autrefois. Il avait l'impression d'être enfermé dans un moment d'éternité contenant à la fois le passé et le présent, d'être la somme de tous les instants de son existence entre ces deux moments. Elle savait toujours aussi bien s'y prendre évidemment, elle avait tout de suite su. A vingt-quatre ans, elle était déjà très expérimentée, alors depuis, elle avait dû faire du chemin... Au bout d'un moment, il l'arrêta dans son enthousiasme car il voulait regoûter à ce qu'elle avait entre les cuisses. Il la repoussa sur le lit et descendit son propre jean. Il fit glisser sa culotte et, en partant de ses genoux, frôla de ses mains tout le long de ses cuisses. Il embrassa ses seins, ses bras, son ventre puis l'intérieur de ses cuisses. Il remonta son visage et le frotta contre sa toison. Il était au plus près d'elle. Avant, il aimait tant plonger sa bouche ici. Il la lécha copieusement dans tous ses plis et replis. Puis, quand ses gémissements s'amplifièrent, il se redressa et se retrouva, la dominant, agenouillé entre ses cuisses. Il lui bascula les jambes en arrière en exerçant une poussée sous ses genoux, ce qui la fit pivoter et ouvrir sa fente. Il s'introduisit en elle. Il bougea un peu et la baisa, d'abord doucement, puis de plus en plus vigoureusement. Elle aimait. Son visage se transformait. Elle aimait et lui ne l'aimait plus. Il aimait la baiser, ça oui, il retrouvait même son odeur marine, son odeur de marée, son odeur de crustacés comme celle qui traîne sur les ports de pêche après le retour des bateaux. Et cette odeur l’enivrait, c'était celle de son corps qui disait : «Vois l'effet que tu me fais, tu m'affoles... Ne t'arrête surtout pas !» Ses yeux à elle se firent vitreux et il se retrouva lui-même, bientôt, en haut de la vague qui déferlait.
- Oooooh..! Mais tu me fais mourir de plaisir, chuchotta-t-elle dans un souffle.
Il roula sur le côté et planta son regard au plafond. Il était blanc immaculé. Bel appartement, se dit-il, classe, comme elle...
Elle vint poser son menton sur sa poitrine tandis que ses doigts le caressaient. Son visage avait perdu son expression de dureté, elle souriait, détendue. Il se contraignit à jouer son rôle, c'est à dire plutôt détaché, tout à fait indépendant et pas amoureux pour un sou. Et il sentait bien que de se conduire ainsi l'attirait cette fois-ci comme un aimant.
Elle lui proposa du thé, mais il lui dit qu'il devait partir. C'est ce qu'elle disait autrefois. Il sortit du lit, se rhabilla.
- Donne-moi ton numéro de téléphone si tu veux qu'on se revoit, lui proposa-t-il.
Elle lui énonça les numéros, toujours couchée sur le lit tandis qu'il prenait congé. Elle se leva enfin et le raccompagna jusqu'à la porte. Elle accrocha ses mains autour de son cou et l'embrassa.
- J'te rappellerai, lui lança-t-il en tournant les talons.

Il attendit trois jours avant de la rappeler. Il lui proposa alors de venir chez elle le lendemain soir, vendredi. Elle accepta tout de suite. Elle faisait ça avant. Elle débarquait quand le coeur lui en disait, sans lui donner le moindre signe de vie entre deux rendez-vous. Et entre chaque visite, il l'attendait. Il passait son temps à l'attendre. Il passait son temps à attendre, pour vivre cette heure ou deux qu'il passerait avec elle quand elle daignerait venir. Maintenant, c'était elle qui allait attendre. Il allait lui faire comprendre ce que c'était que de vivre inutilement, ce que c'était que de sentir le poids des heures vides quand l'existence n'avait plus aucun sens parce que la personne qui anime le monde était absente. Il voulait lui faire payer son indifférence passée.
Quand il frappa à sa porte, il était déjà tard. Il devina tout de suite qu'elle l'attendait. A quoi aurait-elle pu être occupée d'ailleurs ? Elle n'avait rien à préparer puisqu'il était entendu qu'ils iraient dîner au restaurant. Son appartement était en ordre et tout montrait qu'on n'attendait plus que lui... Elle s'était apprêtée, ses yeux étaient maquillés avec grand soin. Elle se pendit à nouveau à son cou.
- Tu m'as fait languir dis donc, souffla-t-elle. Tu étais si pris que ça toute la semaine ? demanda-t-elle, en lui picorant les lèvres.
- Oui, je ne suis pas toujours très disponible, fit-il.
Il l'éloigna un peu de lui et la regarda comme on évalue une marchandise.
- T'es prête ? dit-il, on y va.
- Oui. Tu es bien pressé... Mais c'est comme tu veux...
Elle enfila ses chaussures et ils dégringolèrent l'escalier pour se rendre dans un petit restaurant libanais qu'il avait repéré. Il marchait délibérément assez vite, pour la perturber, pour la stresser.
- Attends-moi, fit-elle, à deux reprises.
Il avait réservé une table en terrasse et ils se retrouvèrent l'un en face de l'autre dans la lumière chaude de fin de journée.
Elle feuilletait le menu tandis qu'il l'observait.
- Tu ne regardes pas ce qui pourrait t'inspirer ? demanda-t-elle.
- Si, je m'y plonge, fit-il en ouvrant le menu.
Il se demandait ce qu'il faisait là, avec cette femme qui lui était devenue étrangère. Il avait même l'impression de perdre son temps. Elle prit sa main.
- Tout va bien ? Tu n'as pas l'air d'être vraiment là...
- Si si, j'y suis.
Elle avait l'air déçue, frustrée, peinée de sentir sa soirée tant attendue prendre mauvaise tournure. La première fois qu'ils s'étaient rencontrés quand ils étaient tout jeunes, il avait envie de communiquer avec elle, il avait envie de partager des points de vue, des impressions, des idées, des sentiments. Il avait envie de mêler son âme à la sienne autant qu'il aimait mêler son corps au sien. Maintenant, il la regardait et il se rendait compte que la valeur qu'il lui prêtait à l'époque avait vertigineusement baissé. C'était la deuxième fois qu'il la voyait et déjà, elle l'encombrait. Les rôles étaient inversés. Il jouait un personnage, quelqu'un qu'il n'était pas et cette caricature de vieux play-boy lui devenait comme une seconde nature déjà facile à endosser. La voir conquise par le tape-à-l'oeil clinquant et la grossièreté de ce personnage fabriqué de toute pièce le décevait vraiment. Le sortilège qui émanait d'elle lorsqu'elle avait vingt ans s'était dissipé d'une façon inversement proportionnelle aux sentiments qu'il lui inspirait à présent. Il la voyait désarmée, faible, soumise, lâche, bonasse et pour tout dire, mémère... Elle qu'il avait portée sur un piédestal n'était plus qu'une banale petite dame sans charme, prête à tout pour continuer de le voir. Il n'avait même plus envie de lui faire payer quoi que ce soit et il se rendait compte qu'elle ne l'intéressait plus du tout. Elle lui était devenue complètement indifférente comme il avait pu l'être pour elle. Il en avait fait le tour, il avait bouclé la boucle. Ce n'était pas difficile, c'était toujours tellement facile quand on s'en fichait, quand il n'y avait pas ou plus d'enjeu. L'autre était là, on représentait tout pour lui ou presque, et lui, rien ou presque. Tout était tellement inégal et tout était dit. Il ne lui restait plus qu'à la larguer, qu'à la balancer comme on jette la peau d'un fruit pressé.
Il expédia le repas et ils prirent le chemin du retour chez elle. Il marchait rapidement devant elle. Elle lui lança, revendicative, et son début d'altercation pouvait être entendu jusqu'au trottoir d'en face car elle criait presque :
- Je me demande pourquoi je suis là, à te suivre, dans ces rues que tu parcours presque en courant !
Des passants les regardaient en coin. Lui, continuait d'avancer, l'ignorant.
- Pourquoi ? cria-t-elle.
Il se retourna et s'arrêta :
- Parce que tu veux continuer à te faire baiser ! lui affirma-t-il. Voilà pourquoi tu ne me lâches pas.
- Non, je tiens à toi ! Je ne te connais presque pas mais je m'attache à toi d'une façon inattendue.
- Ah oui !? Tu m'aimes déjà peut-être ?
- Oui ! affirma-t-elle en le rejoignant.
- Comme on aime un personnage de cinéma, comme on aime un acteur. Qu'est-ce que tu sais de moi ? Tu ne me connais pas, fit-il en retirant ses lunettes de soleil. Regarde-moi !
Il détacha le fermoir de sa chaîne à gros maillons et la balança dans le caniveau. Il retira ses lunettes de frimeur et son blouson de cuir et les envoyèrent aussi rejoindre la pacotille.
- Regarde-moi, répéta-t-il.
Son regard s'adoucit et, comme par un sortilège soudain rompu, toutes les mimiques, toute la gestuelle, toute l'aura de celui qu'il jouait s'évapora comme s'évapore brutalement la personnalité des acteurs de théâtre lorsqu'ils viennent saluer, à la fin de la pièce et réintègrent leur identité. Isabelle le regardait, sans mot dire, ne comprenant pas.
- Souviens-toi... lui dit-il doucement. J'avais vingt ans et toi vingt-quatre. A ce moment là je t'aimais, je t'aimais vraiment, mais tu ne t'en souciais guère... Il y a quinze ans je t'ai appelée, j'avais seulement besoin d'aide, je ne te demandais pas grand chose, mais tu m'as rejeté, encore. Je suis le même que par le passé, pour l'essentiel exactement le même, ce même que tu n'as jamais aimé. Et ce même, maintenant, ne t'aime plus non plus.
Elle continuait de le dévisager en silence. Il fit demi tour et s'éloigna d'elle sans se retourner.
Elle n'essaya pas de le rejoindre.

Il ne faut pas retourner sur les lieux de sa jeunesse, dit-on, car on est souvent déçu. Alain, en cheminant vers sa voiture, se demandait si tous les amours de jeunesse étaient voués, eux aussi, à décevoir forcément...

 

© Nérac, 2014

 

 

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