La gare de SÚlestat d'Yves Siffer

 

 

 

La fille caméléon

 

 

«Tout ce qui n'est pas donné est perdu», précepte indien


«Chaque homme est un univers», Blaise Pascal

 


La première fois qu’elle m’a contacté, je ne me suis rien dit de particulier. Il m’arrivait de dialoguer, parfois, avec des inconnues qui m’envoyaient un message après avoir lu des nouvelles que j’avais écrites. Celle-ci avait vingt ans de moins que moi ce qui n’était pas complètement négligeable s’il devait se passer quelque chose entre nous. On a échangé des mails, qu’elle écrivait sans fautes, et elle a très vite manifesté le désir de me rencontrer dans un avenir pas trop lointain. Elle aimait, me dit-elle, la dimension réelle des gens, leur physique, leur gestuelle, leur odeur, leurs mains, tout ce qui fait notre réalité charnelle. J’assumais entièrement cette dimension de ma personne et j’acceptai tout de suite. Qu’avais-je à perdre d’ailleurs ? Rien : j’étais seul. On a échangé des photos, puis on a continué par téléphone. Ses deux premières photos m’avaient donné l’impression d’avoir à faire à une jeune femme pas très jolie, à l’allure un peu naïve, un peu provinciale aussi, car on devinait le duvet d’une « moustache » naissante qu’elle n’avait pas pris la peine de faire disparaître… J’ai pensé que pour une première photo, c’était un peu risqué de ne pas soigner les détails. Elle s’était prise, aussi, un peu trop près de l’appareil, ce qui, on le devinait, déformait la perspective de ses traits. Je me suis dit que ça n’était pas grave, que son joli sourire, que ses yeux transparents et éblouis par le flash, révélaient peut-être une belle âme…

Elle me déclara assez vite par la suite, dans l’un de ses mails, en y mettant quand même un peu les formes, qu’elle aimait le sexe et que la lecture de quelques unes de mes nouvelles lui avait donné l’envie de faire l’amour avec moi, leur auteur. Ça m’a assez épaté cette déclaration sans équivoque, mais je ne m’en suis pas formalisé outre mesure. J’ai l’esprit assez libre, et j’ai un certain respect pour les filles qui n’ont pas froid aux yeux. Ça m’a un peu étonné, malgré tout, mais en même temps, pas trop : il me semblait que j’avais assez de facilités pour traiter des sujets un peu lestes… Ensuite, quand même, à tête reposée, je me suis dit : « Tu as écrit quelque chose de tellement fort que soudain, comme dans la pub, non pas un inconnu vous offre des fleurs, mais une inconnue vous propose de faire l’amour avec elle. ». Ça m’a flatté bien sûr. C’était plutôt vertigineux !

Nos échanges se poursuivaient et comme je lui avais envoyé quelques photos de moi, prises dans un plan plus large où j’étais en entier, elle m’a envoyé une série de photos d’elle, qu’elle venait de prendre. L’objet du premier message était aussi peu sibyllin que possible : « Vous montrer mon peignoir… ». Dessous, s’alignaient six ou sept emails renfermant, en pièces jointes, deux photos chacun. Je m’empressai de les ouvrir en étant presque sûr de ce que j’allais trouver, et en me répétant en même temps : « Non, elle a pas eu l’audace de faire ça… ». D’abord, ce fut des portraits d’elle ou l’on apercevait, c’est vrai, le col de son peignoir. Puis je la vis en buste, puis en pieds, où elle figurait, assise sur son lit, le peignoir de plus en plus largement ouvert jusqu’à ces poses, de dos : Sur la première, le cadrage de la photo ne laissant voir que la partie inférieure de son corps, elle était à genoux sur son lit, le buste relevé et elle me montrait ses fesses en remontant son peignoir. Sur la dernière, elle était couchée vers l’avant, les genoux repliés, la tête baissée, cachée par ses cheveux. Elle avait le bas du peignoir complètement relevé sur le haut du torse, et elle m’offrait ses fesses en premier plan ainsi que sa petite chatte qu’on devinait, dans l’ombre de ses cuisses. Elle était très jolie, d’une beauté blanche, très fine et fuselée, parsemée de grains de beauté.
Quant à ses portraits, ils avaient changé. C’était toujours la même, mais ça n’était plus elle. Disparue la petite provinciale mal assurée et un peu godiche. Ce que je découvrais était le visage d’une jeune femme décidée et sûre d’elle, la cigarette aux lèvres. Elle avait de l’élégance, du chien, une assurance un peu gouailleuse… Le genre de fille qu’on verrait bien devant une webcam « sexy ». Elle me plut tout de suite beaucoup. Et il me vint aussitôt à l’esprit qu’il n’était pas du tout évident que je ferais le poids…

On continuait donc à discuter, de plus en plus familiers tous les deux. J’aimais bien entendre sa voix un peu garçonne me raconter des trucs de sa vie, son boulot dans une boutique de musique vétuste et poussiéreuse qui n’était même plus chauffée depuis que la chaudière était tombée en panne. Elle me racontait tout, sa famille, ses galères de jeune adulte pas mal paumée, son gamin, le père de son gamin, ses rencontres avec des types de passage pas très enrichissants à ce qu’elle disait…
Puis elle me confia vite des choses très personnelles et douloureuses : un abus sexuel dans l’enfance, un viol à vingt ans, des difficultés relationnelles au sein de sa famille, son passage dans des squats et la proximité sexuelle à laquelle elle s’était abandonnée. Elle m’expliqua qu’à un moment de sa vie, elle pouvait aller avec n’importe qui car elle pensait n’être bonne qu’à ça… Elle m’expliqua que ses relations avec les hommes ne se bornaient, pour leur part, qu’à des tentatives pour la mettre plus bas que terre, que son estime d’elle-même était mise en miettes et qu’après six tentatives de suicide, elle essayait de se reconstruire… Ça paraissait assez lourd et glauque bien que nos conversations et ce qu’elle m’apparaissait être au téléphone semblait plutôt léger et insouciant. Je m’habituais vite à cette relation tellement différente de toutes celles que j’avais connues.
Nous convînmes, après de multiples garanties mutuelles sur nos identités respectives, de façon à éviter une mauvaise rencontre, que je passerais la prendre à la porte de son magasin, au soixante de la rue R, à Paris, la semaine suivante. Elle m’envoya le lendemain, un email me demandant de ne plus l’appeler jusqu’au jour de notre rendez-vous car elle avait, m’expliqua-t-elle, une surprise à me faire. Je n’aime guère les surprises et son espèce de mise en quarantaine sans véritable justification me mit tout de suite mal à l’aise. Après deux jours de silence, bien que ne désirant vraiment pas être envahissant, je lui manifestai quand même mon embarras quant à son souhait. Elle tenta de me rassurer alors, m’expliquant que sa vie quotidienne entre son travail et son fils de deux ans ne lui accordait guère de loisirs et qu’elle voulait me faire la surprise d’un texte qu’elle rédigeait spécialement pour moi en essayant de se remettre à l’écriture, chose qu’elle n’avait plus faite depuis des lustres. Elle me dit qu’elle comprenait mon désarroi et que je pouvais continuer de l’appeler si je le voulais. Ce que je fis, mais modérément, pour ne pas risquer d’être pesant.

Le week-end approchait. Elle finissait à dix-neuf heures et c’était l’heure à laquelle, en quittant mon travail, je devais pouvoir arriver en venant de province où j’habitais. Ce premier rendez-vous en chair et en os, nous l’attendions impatiemment. Je ne sais pas lequel des deux l’attendait le plus. Elle semblait plus fébrile que moi car elle m’avait proposé carrément, au cas où ça collerait entre nous, de poser, le temps du week-end, ma brosse à dents chez elle, selon sa propre expression… Moi, j’essaye en général, de ne pas trop perdre le contact avec la réalité que je sais toujours prompte à faire basculer les choses à la renverse.
J’ai donc, un vendredi soir, avalé les kilomètres en me contraignant à ne pas trop laisser libre court à mon exaltation. J’avais branché mon GPS pile à l’endroit où elle devait m’attendre. C’était l’hiver, il faisait nuit, il faisait froid, et arrivé dans Paris, mon allure a forcément commencé à ralentir dans les bouchons. Je l’ai appelée et lui ai laissé un message sur son portable pour lui dire de patienter encore au moins vingt minutes avant de sortir se geler sur le trottoir pour m’attendre. Il y avait tout ce trafic, toutes ces lumières dans cette ville grouillante et je savais que quelque part, vers où je me rapprochais, elle était là, que nous allions bientôt nous rencontrer, nous voir, nous appréhender d’une nouvelle façon, qu’on allait se heurter à la réalité, décevante ou heureuse, que nous étions distincts et qu’on ne serait pas forcément heureux ensemble ou déçus ensemble, que l’un pouvait être déçu par l’autre, et l’autre pas… C’était risqué et ça pouvait faire mal. J’ai tourné, les rues se sont rétrécies. Il y avait du monde sur les trottoirs. Mon GPS m’indiqua vite que j’étais arrivé. J’ai regardé de tous les côtés pour trouver le numéro de sa boutique et elle est entrée dans la voiture. Soudainement, brusquement. Je ne l’avais pas vue arriver. Elle avait un joli manteau bleu BCBG, un petit béret, des cheveux clairs qui rayonnaient et un adorable sourire d’une douceur inouïe. J’ai ouvert des yeux hallucinés et j’ai pensé aussitôt que c’était râpé pour moi. Des jolies filles, j’en avais déjà eues, mais j’étais plus jeune. Nous avions à ce moment là le même âge, et ça n’avait quand même jamais été évident avec elles. Celle-là était belle comme un mannequin, et elle en avait aussi la stature. A vrai dire, elle devait même me dépasser un peu. Je me suis redis que j’avais aucune chance tout en me convainquant en même temps qu’il ne fallait jamais partir battu. Du reste, j’avais d’illustres prédécesseurs pour qui, ainsi que pour leur compagne, ça ne semblait pas poser de problèmes… Et si je n’étais pas très grand, j’étais toujours mince et assez athlétique. J’ai redémarré tout de suite car il y avait des voitures derrière moi. Il n’y avait aucune place où se garer dans le quartier, alors je lui ai proposé de trouver un bar pour aller boire un verre.
Comme elle habitait en Seine-Saint-Denis, on est remonté vers le nord et avant de sortir de Paris, comme les trottoirs se clairsemaient, je me suis engouffré dans un parking souterrain privé. On est ressorti à l’air libre et on est entré, après avoir croisé quelques groupes d’individus pas très rassurants, dans le premier café venu. Elle a voulu rester à la terrasse chauffée, à l’abri des bâches, pour pouvoir fumer librement. Elle a commandé un Martini gin et moi un chocolat chaud. Elle était toujours aussi belle, posée, souriante et délicate. Tout n’était peut-être pas déjà perdu… On a discuté un moment dans une espèce de conversation surréaliste puis, comme l’heure avançait, j’ai proposé qu’on y aille. Elle a dit oui et on est reparti, emportant avec nous la bulle harmonieuse dans laquelle on était enfermé depuis qu’elle était montée dans la voiture. On a tâtonné un peu avec le GPS qui voulait pas afficher sa rue puis on est reparti. Je la ramenais ou j’allais chez elle, je ne savais pas. On continuait donc de discuter comme si ce qui se passait était absolument banal et donc normal. En même temps, je redoublais d’attention pour ne pas accrocher une voiture ou harponner quelqu’un. On était presque arrivé chez elle quand elle a bondi en me criant : « Attention ! ». En effet, l’espèce de grand sac plastique qui traînait au milieu de la rue en se soulevant mollement n’était pas un sac poubelle, mais un type vêtu de noir, complètement beurré et allongé au milieu de la chaussée. « Bienvenue en Seine-Saint-Denis ! » elle m’a fait. Ouais, j’me suis dit, d’accord, c’est peut-être pas des légendes tout ce qu’on raconte sur le département… On a tourné un moment et on s’est déniché une place. On est sorti et après qu’elle eut pris quelques paquets qu’elle avait mis dans le coffre, je lui ai demandé si je prenais mon sac de voyage. Elle a acquiescé. Ça voulait dire que ça se passait bien. Ça voulait dire qu’à moins d’un truc extraordinaire, j’allais passer la nuit avec elle. C’était incroyable. On a marché dans des rues sombres plutôt flippantes puis on s’est retrouvé devant la porte en bois un peu défoncée d’une petite courette d’un immeuble assez délabré. Après avoir tourné la clé, elle a forcé le bois qui avait joué et on est entré dans la courette. J’ai levé la tête : une kyrielle de paraboles tapissaient la façade de l’immeuble. Elle a ouvert la porte d’entrée et m’a fait entrer après avoir allumé la lumière. C’était refait à neuf, tout beau, tout propre, une autre bulle plus grande pour accueillir la notre. Il y avait de-ci de-là, des couleurs rousses comme les feuilles d’automne, sur le tapis du sol, sur le grand patchwork ensoleillé du mur. J’ai posé mon sac dans un coin et je me suis assis sur le canapé après lui avoir passé mon blouson. La soirée commençait.
Je l’ai aimée très vite. C’était pas difficile avec sa frimousse enjouée, sa jeunesse et ses manières décidées ! Je l’ai aimée comme j’avais pas aimé depuis longtemps.
J’ai débouché une bouteille de vin et elle m’a offert un cadeau enveloppé dans un joli papier vert. J’ai déchiré celui-ci et j’ai découvert un petit recueil de bandes dessinées en noir et blanc réservé aux adultes. C’était un ensemble de plusieurs histoires très crues, racontées et illustrées par différents dessinateurs connus. Elle avait noté à mon intention, quelques lignes pleines de promesses sur la page de garde. Elle m’observait, debout devant moi, tandis que je tournais et retournais son livre, très ému. Elle était pleine d’attentions et me semblait vraiment un ange venu de l’enfer d’où elle m’avait dit s’être échappé. Je me suis levé et lui ai tendu un exemplaire d’un recueil de nouvelles fameuses. On a discuté un peu, moi sur le canapé, elle sur un pouf devant, puis on est ressorti pour aller chercher une pizza trois rues à côté. En revenant, je suis allé moi-même accrocher mon blouson dans l’unique pièce qui jouxtait la pièce principale et qui était la chambre de son fils : un petit réduit avec une fenêtre qu’il fallait partager avec l’autre pièce, la cloison la coupant verticalement en deux. C’était pas grand mais c’était mignon. Il y avait des trucs d’enfants. J’avais connu tout ça… Maintenant, les miens étaient plus grands. Je l’imaginais, toute seule là-dedans, avec son p’tiot, dans cette banlieue dure et sinistrée, loin de sa famille qui vivait dans le Nord avec qui, de toute façon, les choses se passaient mal, et j’ai été pris d’une vague de tendresse à son égard. Je suis repassé à côté et j’ai siroté un verre de vin, au bar de sa cuisine américaine, assis sur un tabouret, tandis qu’elle se douchait. Il y avait des petites lumières tamisées un peu partout dans la pièce. J’étais bien. Je l’entendais se doucher dans la salle de bain attenante, cette fille que je ne connaissais pas deux heures avant, et je me disais que cette histoire ressemblait vraiment au scénario d’un film. Tout était complètement irréel, du décor de son appartement aussi récent et épuré qu’un studio de cinéma jusqu’à sa gentillesse extrême. Je ne me suis pas posé trop de questions, je me suis dit qu’il fallait apprécier le moment présent et que cela suffisait. Elle s’est pointée, toute belle dans sa petite robe noire qui laissait voir ses jolies jambes sous des bas à coutures. J’étais un peu au paradis, je savais que je vivais un moment privilégié, quelque part dans une espèce d’univers parallèle… On a réchauffé la pizza et rien n’est venu tout foutre par terre. A minuit, j’étais sur son canapé. J’ai approché mon visage, j’ai soulevé ses cheveux que j’ai respirés et je l’ai embrassée dans le cou, à la naissance de la mâchoire. Son parfum me convenait parfaitement. Il était délicat, avec de la personnalité, un parfum d’amour.
Je l’ai aimée avec beaucoup de douceur, la même douceur que celle dont j’avais fait preuve à vingt ans, avec une qui ne l’apprécia pas à sa juste valeur. Je l’ai beaucoup caressée, beaucoup embrassée. Sa lèvre inférieure était charnue et gourmande. Je voulais explorer chaque centimètre carré de sa peau.
- Clo, tu es très jolie, très, très jolie. Tu sais que tu es très jolie ?
- On me l’a dit, mais je n’y ai pas cru.
- Qui as-tu donc rencontré ? Tu n’as rencontré que des brutes ?
Silence.
- Les mecs me baisaient et c’était tout. Après ils partaient. Je n’ai jamais dormi avec quelqu’un.
J’avais du mal à y croire, à ce monde de sauvages sans humanité. Mais elle ne m’avait raconté que des trucs comme ça… Il fallait bien croire à la réalité, même si elle était désespérante.
- Dans tes bras, j’ai l’impression d’être comme à la maison, me déclara-t-elle.
- Tu veux dire quoi exactement ?
- Je suis bien comme on doit l’être à la maison… Je suis bien avec toi parce que, pour la première fois, je suis tout à fait moi-même, sans tricher, sans jouer un rôle.
- Je suis, moi aussi, très heureux de te connaître.
Je l’ai gardée contre mon épaule en promenant mes doigts sur sa peau tandis qu’elle ronronnait. Cette première nuit, nous n’avons pour ainsi dire pas dormi. En général, on ne dort pas parce qu’on a des soucis. Cette fois là, je n’ai pas dormi par excès de bonheur. Je ne me suis pas lassé de la sentir toute la nuit contre moi. Au matin, après avoir enfilé un jean et un pull sous son duffle-coat, elle est allée chercher des croissants. On a déjeuné puis je suis parti voir mon père à la maison de retraite en lui donnant rendez-vous, à elle, dans la soirée, puisqu’elle travaillait toute la journée du samedi. J’étais dans cet état d’esprit qu’on a quand on est amoureux et que tout se passe pour le mieux. Un état d’esprit assez rare pour mon compte. Dans l’après-midi, je suis allé faire le plein de bons trucs pour le repas du soir. Je ne me suis pas embêté ; j’ai pioché des petits plats surgelés très fins dans un magasin d’une enseigne réputée. Lorsque je suis revenu, le soir, la magie a fonctionné à nouveau, l’appart silencieux, les lumières tamisées. Je me suis tranquillement activé à la cuisine, sortant les poêles, les spatules pour réchauffer les émincés de canard, le mélange de girolles et les petites pommes de terre rissolées. J’ai débouché une bonne bouteille et elle est ressortie de la salle de bain toujours aussi affriolante. La deuxième soirée a ressemblé à la première. Peut-être bien qu’elle était juste le prolongement de la première… En fait, tout le week-end n’a fait qu’être comme une longue soirée ou une longue nuit entrecoupée d’une ou deux sorties obligatoires pour qu’elle aille se ravitailler en cigarettes comme on le fit en fin de matinée, le dimanche matin.
Il faisait assez frais, le ciel était blanc. A un moment, comme elle avait oublié ses gants, elle voulut mettre sa main dans ma poche et l’enroula à la mienne. Je me demandais de quoi on avait l’air tous les deux, à déambuler dans ces rues désertes, ce dimanche matin. Un père et sa fille ? J’en avais un peu rien à foutre, mais je comprenais pas ce qui m’arrivait et j’avais assez de mal à y croire. Je comprenais pas comment j’avais pu me dégotter cette fille de vingt ans plus jeune que moi, qui me parlait, semblait m’écouter avec intérêt, me regardait en souriant et passait son temps à vouloir s’envoyer en l’air avec moi. C’était un peu comme si j’avais gagné la super cagnotte du loto avec un billet offert. Et d’ailleurs, c’est ce qu’elle me dit. C’est vrai que ce qu’elle me faisait, les autres, qui étaient venues avant, avaient pas eu la même inspiration… C’est vrai qu’elle était toute à son art, qu’elle m’embrassait partout jusqu’à la pointe des orteils, qu’elle avait si peu de tabous avec son corps que déjà, le deuxième jour, elle laissait la porte des toilettes grande ouverte en y allant. Pour elle, tout semblait aussi simple et naturel que pour toutes ces actrices de porno qu’on voit se faire enfiler de tous les côtés à longueur de films sur Internet. Et d’ailleurs, je me demandais un peu d’où elle venait cette fille que je ne connaissais pas, à la vie passée pour le moins trouble à ce qu’elle m’avait raconté. Elle pouvait m’avoir baratiné n’importe quoi. Peut-être qu’elle était actrice de X ou prostituée. Rien n’était impossible. Mais alors pourquoi m’aurait-elle choisi ? Les actrices de X avaient l’embarras du choix, quant aux prostituées, elles étaient tarifées et je n’avais rien payé.
On a erré dans le quartier et on a atterri dans son tabac préféré tenu par des asiatiques. L’air était vif et sec et je ne me sentais pas très à l’aise dans cette banlieue qui m’était inconnue, où l’on pouvait croiser un type en treillis, stationné au milieu du trottoir, en train d’écouter grésiller à fond la musique saccadée de son téléphone portable ou voir s’avancer droit sur vous, avec un visage résolu et fermé, une jeune métisse, tout de noir vêtue, bardée de chaînettes, qu’on s’attendrait à voir dégainer un cran d’arrêt pour, sans un mot, vous le ficher dans le ventre… On a bouclé le circuit par un autre chemin et on s’est retrouvé chez elle. Derrière la rue, derrière les arbres, se dressaient deux espèces de tours et je lui fis remarquer qu’un gros malin muni d’une lunette ou d’une bonne paire de jumelles montées sur pied pourrait, si l’idée lui en venait, admirer la qualité de nos ébats. Elle a regardé, elle a pesé le pour et le contre et elle a refermé un demi volet en pensant sûrement à tout ce qu’elle avait déjà fait ici, avec d’autres que moi… Du coup, on s’est retrouvé dans la pénombre. On a grignoté quelques fruits et on a fait un sort aux deux petites tartelettes au citron que j’avais ramenées la veille et qu’on n’avait pas touchées. Après ? On est reparti au lit. Qu’est-ce qu’on pouvait faire de mieux dans cet appartement minuscule ? Elle m’a fait lire la nouvelle qu’elle avait écrite et qui était pas mal réussie, on s’est montré deux trois trucs sur son ordinateur portable qu’on tenait sur les genoux puis on a recommencé à s’embrasser, à se tenir, à se frotter. A un moment, je me suis retrouvé à nouveau en elle. J’étais allongé et elle était au-dessus de moi. Elle aimait bien mener la danse, m’apprit-elle.
Elle devait, dans la soirée, récupérer son gamin que son père lui ramenait. Moi, j’en avais au moins pour deux heures avant d’être rendu chez moi et en fin d’après-midi, je me suis décidé à sortir de son lit, à enfiler mes vêtements et à lacer mes chaussures. Elle s’est rhabillée aussi, je l’ai embrassée et je lui ai dit : « Je t’appelle en arrivant. ». Elle a fait oui de la tête et je suis sorti. Il faisait nuit ce dimanche soir, le périphe était un long ruban lumineux et j’avais très peu dormi depuis deux nuits. J’ai pensé qu’il ne fallait surtout pas que je m’endorme au volant. J’étais dans une espèce de coton, heureux, à moitié sonné et je me demandais à quoi pourraient bien ressembler les semaines à venir. La route n’a pas été trop dure ni trop longue. En arrivant, j’ai posé mon sac et sans avoir retiré mon manteau, j’ai allumé Internet : mon ordinateur mettait une plombe avant d’être opérationnel. La diode de la connexion à l’ADSL clignotait et j’ai pesté devant le manque de fiabilité de ce foutu réseau. J’ai mis la table et j’ai commencé à manger le plat tout préparé réchauffé au micro-onde en espérant que la connexion allait vite se rétablir. Ça n’a pas été trop long et avant même que j’ai commencé la vaisselle, je suis allé relever ma messagerie électronique. Là, il y avait un message de Clo avec la première phrase affichée en grisée. J’ai pas pris la peine de lire, j’ai tout de suite cliqué dessus pour disposer de son intégralité. Je l’ai aussitôt eu sous les yeux :

« Antoine,

Je préfère qu'on s'en tienne à un week-end parfait qui n'aura jamais de suite. Je n'arrive pas à t'imaginer dans ma vie, entre nos différences d'âge réelles, et Paul que je ne saurais pas où mettre dans cette histoire.
Je ne laisse aucune chance au bonheur c’est vrai, mais c’est mon choix même si c’est peut-être le mauvais.
Tu m’as apporté plus que quiconque en si peu de temps, tout était parfait, de A à Z, sauf l’avenir que je ne crois pas pouvoir inventer.
Merci à toi.
Adieu.

Clotilde »

Une fraction de seconde, je n’ai pas compris. Puis j’ai cherché l’erreur qui s’était glissée dans la réalité pour tout faire déraper, l’aiguillage qui m’avait télescopé dans un autre univers parallèle, mais cette fois-ci cauchemardesque. Et puis, ce n’est pas la sensation d’une douche froide que j’ai ressentie, mais celle d’une douche glacée, glacée et polaire. Elle avait joint, à la suite de son message, deux photos qu’elle venait de prendre d’elle. Et sur ces photos, ce n’était plus le visage de la jolie jeune femme ouverte et radieuse avec qui j’avais passé le week-end que je contemplais, mais celui, froid et déterminé, d’une serial killeuse. Comment pouvait-on faire montre d’autant de duplicité ? Comment pouvait-on faire un truc pareil aussi violent ? Elle m’avait fait passer, en l’espace de trois heures, de l’enchantement de son lit, le plus exquis, à un rejet imprévisible, brusque et définitif. J’ai frissonné. Putain, avec tout ce qu’elle m’avait raconté, j’espérais qu’elle ne m’avait pas refilé le SIDA. Je m’étais protégé, mais je l’avais quand même léchée copieusement… J’ai essayé de l’appeler mais ça sonnait toujours occupé : elle avait dû décrocher son téléphone en prévision de mon appel. Alors je lui ai envoyé un mail, court. J’y ai mis les formes, moi. Je n’ai pas exprimé de rancœur. Je lui ai dit que, pour moi aussi, le week-end avait été parfait, que j’espérais juste qu’elle ne m’ait pas menti sur sa sérologie… J’ai appelé Sida Info Service et après un assez long moment d’attente, une « écoutante » m’a rassuré en m’affirmant qu’à moins d’un cas exceptionnel, je n’avais aucun risque. Ensuite, j’ai pas essayé de la rappeler. De sa part, plus rien non plus. Pas de réponse, pas de coup de téléphone. Le silence absolu.
Trois jours sont passés, puis je reçus un email d’elle qui tentait de se justifier, d’une façon pas très convaincante, par sa brusque prise de conscience de notre grand écart d’âge, de la peu probable viabilité de notre avenir commun et finissait par un « Je t’aime » paradoxal. Je lui ai répondu en exprimant ma désapprobation sur sa manière aussi brutale d’agir, mais sans l’envoyer sur les roses. J’aime laisser une chance aux gens. Elle n’était peut-être pas très stable et si elle avait dit vrai sur son passé, elle pouvait effectivement avoir des réactions pas toujours très cohérentes… C’était vrai aussi que j’avais vingt ans de plus, mais ça n’était pas une découverte pour elle. Je ne lui avais rien demandé non plus, je n’avais fait aucun projet d’avenir évidemment, sans non plus l’exclure totalement, mais à aucun moment je n’avais abordé le sujet. J’étais là, dans le présent, ou l’avenir très proche, qui probablement ne pourrait jamais, à mon avis, dépasser le grand maximum de six mois. Trois mois intenses et heureux m’auraient déjà comblé de bonheur. Je pensais qu’on avait échangé quelque chose de vrai et de profond. Et donc, quelque soit l’issue de notre rencontre, de nos choix respectifs, il me semblait couler de source qu’on pouvait se parler au moins un peu, avant de continuer chacun nos routes, si tel devait être le cas, au lieu de se jeter comme on jette un importun ou un imposteur ! Si elle avait été armée de bonne volonté, je n’aurais pas été contre lui proposer mon soutien, si elle en avait eu besoin. Mais il n’était pas du tout évident non plus, qu’en la découvrant, j’aurais été prêt à l’accepter de manière inconditionnelle, même au bénéfice de son jeune âge. Elle me répondit en alternant encore le chaud et le froid, en tentant de m’expliquer les raisons de sa fuite que je pouvais comprendre, bien sûr, tout en m’assurant que je lui manquais comme un membre amputé. Ça n’était plus la douche froide, c’était maintenant la douche écossaise. Elle m’expliquait qu’elle ne pouvait accepter de s’appuyer sur moi pour combler ses manques et son absence de confiance en elle, que c’était dans la solitude qu’elle devait se reconstruire, qu’elle ne voulait pas m’imposer ses insuffisances car elle avait peur de n’être pas à la hauteur de mes qualités morales…
Un vendredi soir, deux semaines après notre rencontre, sans que rien ne le laisse présager, elle appela. Je lui répondis sans aucune distance ni animosité, trop heureux de l’entendre à nouveau. Elle me dit que sa précédente attitude avait été dictée par l’émotion et la confusion qu’avaient engendrés des sentiments contradictoires, mais qu’elle avait fait le point et que les choses étaient plus claires pour elle maintenant. Elle me demanda si j’avais reçu son courrier. Je lui répondis que non, je ne l’avais pas reçu et je m’enquis de savoir ce qu’il contenait. Elle m’avait envoyé, m’affirma-t-elle, le résultat négatif de son test au HIV, qu’elle avait passé, ainsi qu’un petit livre qu’elle avait beaucoup aimé. Non, lui répétai-je, je ne l’avais pas reçu encore, mais sûrement le lendemain, ou au pire, le lundi. Je crus tout ce qu’elle me dit parce qu’on croit facilement tout ce qui va dans le sens de nos désirs… Et nous reprîmes tout naturellement nos conversations comme si rien ne s’était passé. Comme je devais monter à Paris le mercredi suivant pour une consultation médicale, elle me proposa de passer une autre nuit chez elle. Evidemment j’acceptai. Je n’attendais que cela. Cette fois-ci, il y aurait son petit garçon, m’informa-t-elle. Oui, ça ne me dérange pas, lui répondis-je. Et au contraire, me disais-je, je trouvais ça plutôt rassurant qu’elle me présente à son gamin. Je n’étais ainsi, peut-être pas qu’un mec de passage de plus comme je le craignais... J’en profitai pour l’inviter à mon tour le week-end suivant, c'est-à-dire dans une semaine. Elle accepta sans hésitation.
Le dimanche soir, elle m’envoya un email me demandant de ne pas l’appeler le lendemain soir car elle avait des amis qui s’étaient invités à l’improviste. Elle finissait en me disant qu’elle trouvait que c’était long, une journée sans m’entendre… Je commençais à trouver qu’elle en faisait un peu trop, et en même temps pas assez. Je commençais à trouver moi, que ça faisait beaucoup tous ces empêchements, tous ces imprévus, toutes ces indisponibilités qui se succédaient de façon inopinée et bien à propos.

J’ai apporté un album de littérature enfantine que j’ai offert à son gamin tout blond qui n’arrêtait pas de causer. Il était marrant, tout de suite très à l’aise avec moi, pas farouche pour un sou. C’était un vrai moulin à paroles, mais sympa, de bonne humeur, pas capricieux. Je l’ai collé dans sa chaise haute quand sa mère eut fini de lui préparer son repas. L’appartement n’avait pas changé, je commençais à m’habituer. Pourtant, ça ne m’apparaissait pas aller de soi que je m’habitue à cet endroit et à cette fille. Ça ne m’apparaissait pas comme une chose possible. Ça tenait sûrement à quelque chose, chez elle, d’insondable, à une manière d’être que je percevais un peu, comme trop éloignée de la mienne, à toutes ces zones d’ombre qui faisaient que je ne m’y fiais pas trop…
On a passé le même genre de nuit que les précédentes. J’ai retrouvé son odeur aimée, ses lèvres pulpeuses et sa jolie chatte accueillante et avide qu’elle avait faite épiler. On a baisé avec facilité, même si j’étais toujours un peu sur la réserve.
L’après-midi, après l’avoir quittée le matin, je lui ai envoyé un SMS lui disant que j’étais heureux de la connaître davantage et de me sentir encore un peu plus proche d’elle, auquel elle répondit par un : « Moi pareil, même si j’ai l’impression de découvrir à peine une infime partie de toi et qu’il reste tant de choses à vivre, à faire, à voir, avec grand plaisir… »

Trois jours après, c’est moi qui l’attendais à la sortie de la petite gare de province. Il faisait nuit mais, à son joli béret, je la reconnus vite de loin. On s’est embrassé puis elle est montée. Je conduisais dans la nuit et elle avait posé sa main sur ma cuisse. Je la lui caressais en lui jetant des coups d’œil, parfois. Elle avait faim, me dit-elle et elle était contente d’être en fin de semaine et ici avec moi. Je lui avais préparé un bon repas fait maison. J’avais tout prévu pour que tout soit réussi, en tout cas, pour ce qui relevait du culinaire. Ces deux jours, comme les précédents, sont passés vite, tout en douceur, sans le moindre accroc. Le samedi après-midi, je l’ai emmenée visiter l’abbaye toute proche. Le lieu était touristique, mais peu fréquenté. La température, toujours aussi basse, lui mettait du rose aux joues.
- Ça sera sûrement très joli quand on reviendra au printemps, fit-elle.
- Oui, ça l’est, lui répondis-je. L’été, ça ressemble à un havre de paix planté au milieu de la chaleur. C’est très calme. Pour un peu, on se croirait toujours au moyen-âge.
On est allé marcher un peu en forêt et à un moment où elle revenait sur ses tentatives de suicide passées, je me suis arrêté, je l’ai prise par la taille et je l’ai embrassée en lui disant que ça aurait été très, très dommage si elle avait réussi. Je ne m’en méfiais plus, je m’y attachais et je l’aimais sans même m’en rendre compte. On est revenu se mettre au chaud et la soirée a été douce comme si on était ensemble depuis longtemps. Le dimanche aussi est passé de la même façon. On se mettait à table à trois heures de l’après-midi et on ne faisait pas grand-chose, juste goûter le plaisir d’être tous les deux.
Le dimanche soir, elle s’est pointée vers le lit où je l’attendais, avec une petite jupe noire qu’elle venait d’acheter et qu’elle me montrait. Elle s’est agenouillée près de moi alors que je la complimentais puis elle l’a relevée pour que j’admire ses bas noirs où couraient, en haut, deux jolis rubans de soie rouge tissés dans les bandes de dentelle. Elle avait pris soin de retirer sa culotte et elle se tortillait en me fixant.
- Viens là, lui commandai-je en l’attirant.
Tandis que je la baisais, quelques minutes plus tard, allongée sur le dos, les cuisses ouvertes, elle redressa la tête et, plongeant son regard vers le bas, elle m’interrogea :
- C’est beau hein, avec mes bas ? Tu aimes ?
- Oh oui, bien sûr, fis-je, ne tardant pas à m’effondrer.
On s’est réfugié sous la couette et on a éteint la lumière. Je l’ai tenue serrée contre moi, collé contre ses fesses, baignant dans le parfum de ses cheveux.
A quatre heures du matin, elle s’est levée pour aller aux toilettes. En revenant, elle tâtonnait dans le noir et se mouchait.
- Ça va ? la questionnai-je.
- Non, j’ai mal au cœur.
- Tu as mal au ventre ? Tu es malade ?
- Non, c’est une expression, mais je me sens pas bien dans ma tête. Je pense à nous. Je suis mal, balbutia-t-elle.
- Tu ne serais pas en train d’essayer de me dire qu’on ne se verra plus ?
- Si.
J’ai allumé et là, elle s’est mise à sangloter. Elle a piqué une espèce de crise, secouée de hoquets profonds et déchirants, égrenant des lambeaux de phrases où elle disait qu’elle ne supportait pas d’être aimée, que j’allais la prendre pour une cinglée, mais que notre différence d’âge était importante (je commençais à le savoir…) et qu’elle flippait, qu’elle ne supportait pas le bonheur, qu’elle croyait s’être équilibrée, mais qu’elle en était loin et qu’elle se reprenait une grosse claque. Interdit, je lui ai dit qu’elle faisait ce qu’elle pouvait et que ça n’était rien…

A huit heures du matin, je la déposais à la gare. Je l’ai embrassée sur le bord des lèvres. Je l’ai regardée avec une certaine gravité, comme on regarde quelqu’un qu’on ne reverra plus, mais sans beaucoup d’émotion. Elle a fermé la portière et elle s’est dirigée de l’autre côté de la rue. J’ai démarré.


Aujourd’hui, je regarde ces photos qu’on a faites le dernier dimanche on l’on s’est vu, en fin d’après-midi. Ce sont celles que je préfère. Elle sourit franchement, ses yeux pétillent d’une présence au monde certaine, ses pommettes hautes accentuent son allure juvénile. Elle a l’air heureuse, parfaitement simple, saine et sans ombre, alors qu’elle sait déjà, sûrement, que nous vivons nos dernières heures ensemble. Et je repense à ce qu’elle me dit au cours de la première de nos nuits, qu’elle était capable de se fondre et d’être ce que les hommes attendaient qu’elle soit…


Elle m’a apporté beaucoup de plaisir et quelques semaines d’insouciance. Qu’elle n’ait pas toujours été sincère et honnête, on ne peut pas en demander trop à quelqu’un qui a une vingtaine d’années, ou plutôt, quand on a une vingtaine d’années, c’est assez banal, courant et même compréhensible de ne l’être pas toujours. J’ai longtemps essayé de faire la part du vrai et du faux. Je n’ai par exemple, jamais reçu son courrier contenant le résultat de son test et son livre. J’ai longtemps balancé et j’en suis arrivé à penser que sur la forme, c'est-à-dire les repères matériels, l’essentiel devait y être, mais que sur le fond, à savoir la vérité de ses sentiments à mon égard, on était probablement loin du compte. Je crois qu’elle a essayé de me faire prendre une pure histoire de cul pour une vraie histoire d’amour. Et c’est là qu’elle s’est fourvoyée. J’aurais aussi bien accepté une simple histoire de cul. Le sachant tous les deux, ç’aurait été plus équitable. Ça aurait été différent, mais plus vrai, et ma préférence va toujours à la vérité.
Je ne regrette pourtant pas ma « naïveté ». On ne sait jamais quand on ne connaît pas les aboutissants d’une histoire, à qui on a à faire. Et ça aurait été dommage de risquer de passer à côté d’une personne intéressante par excès de précautions ou de méfiance. Elle aurait pu vraiment être cette personne fragile, un peu en détresse qu’elle disait être et je n’ai rien perdu si ce n’est quelques illusions. Je trouve, au contraire, rassurant, comme un signe de bonne santé mentale, le fait, justement, d’y avoir cru, d’avoir été suffisamment sûr de moi et optimiste pour avoir pu y croire au moins un peu, à cette histoire improbable sur laquelle personne n’aurait misé un centime.
De son passé trouble, je n’ai aucune certitude sur rien. Je ne sais absolument pas si je peux accorder le moindre crédit à ce qu’elle me raconta. Je n’arrive même pas à savoir si elle a été ou non, un jour, victime de qui que ce soit.
Ah, que j’envie la confortable certitude de celui qui a eu à faire à une vraie salope, et je n’entends pas ce terme dans le sens sexuel, mais dans le sens moral, une vraie salope dont on soit sûr, une qui ne s’avance pas masquée !
Du vide, voilà les sentiments qui subsistent en songeant à elle, une personne qu’on traverse comme une apparition spectrale.
Qu’importe… Comme Georges Brassens devait sa chanson « Stance… » à son cambrioleur, je lui dois, moi, cette nouvelle qui s'est comme écrite toute seule et que j’ai pris beaucoup de plaisir à transcrire. Je pense toujours à elle avec douceur et une certaine gratitude, et lui souhaite de trouver sa voie, quelle qu’elle soit…

 

© Nérac, 2009

 

 

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