Citations
 

 

Histoires de masques, récit du musicien

Jean Lorrain

 

La terreur, c'est surtout de l'imprévu, avez-vous dit dans un de vos contes et si les masques contiennent autant d'épouvante, c'est qu'ils ont le visage même du mystère, et que l'imagination peut tout supposer derrière leur sourire de cire et de carton... Il y a cependant pis que le faux visage colorié des costumiers et des coiffeurs, il y a le visage humain lui-même, le vôtre et le mien, celui de votre ami ou de votre maîtresse, figés d'hypocrisie, masqués de dissimulation, visages dont l'expression travaillée et voulue peut tout à coup tomber, comme le loup de satin du domino des nuits de carnaval ; et le rire amoureux découvre alors un rictus de haine, le regard assassine sous les paupières tout à l'heure encore lourdes de volupté, et le baiser montre les dents... Cette subite déchirure du voile..., cette brusque irruption de l'âme, enfin affranchie, aux fenêtres du sourire et du regard, où elle insulte et ricane, cette sauvage et rageuse échappée de la haine et de la colère hors de toute contrainte, cela c'est vraiment la tombée du masque... et la détresse et l'effroi et le dégoût du misérable amant ou ami témoin de cet ignoble déchaînement d'instincts, il faut les avoir vécus et soufferts soi-même pour pouvoir les comprendre. C'est à la fois le visqueux d'un reptile et le gluant de la boue, et le froid de la boue, de la boue de neige, pénétrante et glacée, dans tout l'être en angoisse et dans les veines et dans le cœur. C'est de la colère aussi : la déception est si grande et c'est aussi une amertume, un navrement immense, un désespoir de tout avec l'atroce sensation d'un coup de couteau au cœur.
Or, cette détresse atroce de l'homme déçu, berné et sombré dans l'épouvante, cette terreur devant le surgissement de l'inconnu, je l'ai soufferte tout un soir, et cela dans une circonstance et dans un décor bien faits pour vous plaire...

 

 

Si nous parlions d'amour ?

Raymond Carver

 

- Lequel d’entre nous connaît vraiment l’amour ? reprit Mel. J’ai l’impression que nous ne sommes que des débutants dans ce domaine. Nous disons que nous nous aimons et nous sommes sincères, je n’en doute pas. J’aime Terri et Terri m’aime, et vous deux, vous vous aimez aussi. Vous savez de quelle sorte d’amour je parle, un amour physique, cet élan qui vous attire vers telle ou telle personne, ainsi que l’amour que vous éprouvez pour l’autre tout entier, pour son essence même, à lui ou à elle. Il y a donc l’amour charnel et… appelons ça l’amour sentimental, les liens quotidiens qui vous attachent à l’autre. Mais parfois, j’ai peine à comprendre que j’ai dû aussi aimer ma première femme. Pourtant, je l’ai aimée, je le sais. Sur ce point, je crois que je suis comme Terri, dans ses rapports avec Ed. (Il réfléchit un instant et poursuivit.) A une certaine époque, j’étais convaincu d’aimer ma femme plus que la vie même. Mais à présent, je la déteste radicalement. Comment expliquez-vous cela ? Qu’est devenu cet amour ? Voilà ce que je voudrais savoir. Je serais heureux que quelqu’un me réponde. Et puis, il y a le cas de Ed. Oui, nous voici revenus à Ed. Il aime tant Terri qu’il essaie de la tuer et que, pour finir, il se tue lui-même. (Mel s’arrêta pour avaler une gorgée.) Et il y a vous deux qui êtes ensemble depuis dix-huit mois, toujours amoureux, cela se lit sur vos visages, vous en êtes illuminés. Mais avant de vous rencontrer, vous avez, chacun, aimé d’autres personnes. Vous avez été mariés, chacun de votre côté, tout comme nous. Et si l’on remonte plus loin, vous avez sans doute été amoureux avant de vous marier. Terri et moi vivons ensemble depuis cinq ans, sommes mariés depuis quatre, et ce qu’il y a de terrible, oui de terrible, mais aussi de bénéfique, comme une promesse de salut pourrait-on dire, c’est que si quelque chose arrivait à l’un de nous, pardonnez-moi de parler de ça, mais si quelque chose frappait demain l’un d’entre nous, je pense que l’autre souffrirait un certain temps, n’est-ce pas ? mais que le survivant ou la survivante recommencerait ensuite à sortir, retomberait amoureux ou amoureuse et ne tarderait pas à se remettre en ménage. Alors, tout ça, tout cet amour dont nous parlons ne serait plus qu’un souvenir. Est-ce que je me trompe ? Est-ce que je divague ? Corrigez-moi si vous jugez que j’ai tort. Je voudrais être fixé. Au fond, je ne sais rien du tout et je suis le premier à l’admettre.

 

Les Trois Roses jaunes

Menudo

Raymond Carver

- Comment Oliver a-t-il pris la chose ? ai-je demandé.
Et brusquement, je me suis aperçu que les propos que nous tenions, nos visages tendus et inquiets ressemblaient en tous points à ceux des héros de ces feuilletons de l’après-midi dont il m’arrivait parfois de capter quelques bribes en pianotant de chaîne en chaîne.
Amanda a baissé les yeux et elle a secoué la tête, comme si ça lui faisait mal au ventre de se rappeler ça.
- Tu ne lui as pas avoué que c’était moi que tu voyais, n’est-ce pas ?
Elle a secoué la tête une deuxième fois.
- Tu en es bien sûre ? ai-je insisté.
Elle s’est enfin décidée à lever les yeux de sa tasse de café.
- Ne t’inquiète pas, je n’ai prononcé aucun nom.
- Est-ce qu’il t’a dit où il allait et quand il comptait revenir ?
Je n’étais pas fier de m’entendre poser des questions pareilles. C’est de mon voisin, Oliver Porter, que je parlais. Un homme que j’avais quasiment mis à la porte de sa propre maison.
- Il est allé dans un hôtel, mais il ne m’a pas dit lequel. Il m’a dit qu’il me donnait une semaine pour prendre mes cliques et mes claques et m’en aller. Que dans sept jours, il faudrait que j’aie disparu de sa maison et de sa vie. Il y avait quelque chose de biblique dans sa manière de me dire ça. Je suppose que le huitième jour, il rentrera. Alors il faut qu’on prenne une décision très vite, chéri. Il faut qu’on saute le pas, ça ne peut plus attendre.
A présent, c’était à son tour de me dévisager. Et je sais bien ce qu’elle cherchait : un signe qui lui aurait dit que j’étais prêt à tout lui sacrifier. J’ai marmonné : « Une semaine… », et j’ai baissé le nez sur ma tasse.

 

Les liaisons dangereuses


Choderlos de Laclos

 

LETTRE CXLV

La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont


  Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente ? Vous lui avez envoyé la Lettre que je vous avais faite pour elle.  En vérité, vous êtes charmant; et vous avez surpassé mon attente ! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme, que naguère j’appréciais si peu; point du tout : mais c'est que ce n'est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage ; c’est sur vous : voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.
  Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Madame de Tourvelle, et même vous l'aimez encore; vous l'aimez comme un fou : mais parce que je m'amusais à vous en faire honte,  vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité ! Le Sage a bien raison, quand il dit qu’elle est l'ennemie du bonheur.

 
 

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